Gabriel Yared, célèbre compositeur de film et ancien du Collège (promo 66)
en visite au Liban

Article paru dans "La Revue du Liban" N° 3946 - Du 24 Avril Au 1er Mai 2004

Gabriel Yared

Gabriel Yared, le très célèbre compositeur de musiques de film, est un ancien du Collège (promo 66). Il a récemment participé à la semaine du cinéma organisée par le Virgin Megastore. Voici deux articles parus dans Le Magazine et La Revue du Liban a cette occasion.

Gabriel Yared : "Musicalement universel, viscéralement Libanais"

Article paru dans le Magazine – Semaine du 24 avril.

On connaissait le compositeur de musique de film internationalement reconnu, on connaissait moins l'homme de cœur et de tripes. Dans le cadre de la semaine du cinéma organisée par le Virgin Megastore, Gabriel Yared a aimablement répondu aux interrogations des jeunes étudiants libanais lors d'une rencontre le 17 avril.

Gabriel Yared fait partie de ces personnages qui ont la chance d'avoir la vocation et le courage de leurs ambitions envers et contre tout. Né au Liban en 1949, il en a conservé le sentiment d'appartenance, cette petite mélodie qui ne le quitte pas dans son parcours professionnel et qui, selon lui, transparaît dans ses musiques.

Adolescent dans cette période des années 60, à l'heure où la jeunesse scande "Il est interdit d'interdire", où la fougue, la révolution sociale et la foi en l'avenir gagnent les esprits à tel point que certains s'exilent à Katmandu, Gabriel Yared, lui, abandonne ses études de droit dont il n'était pas vraiment convaincu et largue les amarres vers le pays de la bossa nova : le Brésil. Il n'a qu'une seule idée en tête : se consacrer corps et âme à sa passion de toujours: la musique! Il apprend le métier sur le tas car, pour lui, "la synchronisation ne peut s'apprendre en un jour. On n'apprend pas le métier de compositeur, on le vit". Pour lui, "connaître la musique, cela signifie savoir écrire. La véritable composition ne vient pas de l'oreille, elle vient de l'œil (...) Tous les jours, je lis une sonate de Bach".

1972. Gabriel Yared s'installe à Paris et y suit malgré tout les cours de composition et d'orchestration d'Henri Dutilleux et de Maurice Ohana, mais en auditeur libre. Car il faut malgré tout connaître les règles de la musique : "La seule manière d'élargir son champ, c'est de le rétrécir". Il commence alors une carrière de compositeur-orchestrateur-producteur pour les plus grands artistes français de variétés : Françoise Hardy, Michel Jonasz, Johnny Halliday, Charles Aznavour, Gilbert Bécaud et compose de nombreux jingles et indicatifs pour la télévision, la radio et la publicité...

Au fil des rencontres

La notoriété internationale de Gabriel Yared vient sans doute du couronnement de sa musique du film "The English Patient". Il a obtenu, entre autres, un Oscar, un Golden Globe, un Grammy Award et une Victoire de la musique. L'histoire de ce succès commence, tout simplement, avec son réalisateur. Car Gabriel Yared affectionne particulièrement les liens très étroits qui naissent entre le réalisateur, si possible mélomane, et le compositeur de musique de film. Pour cet artiste à part entière, la musique doit naître avant le film, voire avant que le tournage ne commence, au moment de l'écriture du script, comme c'était le cas pour le film Betty Blue. Sa composition préférée? "Sans doute Hanna X, de Costa Gavras. (...) Quand j'écris, mon imagination va mille fois au-delà de mon oreille, je suis inondé, et chaque goutte de pluie est comme une goutte d'or. Quelque chose d'inexplicable s'empare de moi, quelque chose de l'au-delà. (...) Si j'ai touché le public, je suis très heureux, mais je ne peux pas expliquer la raison de mon succès. Une fois que la musique est écrite définitivement, elle ne m'appartient plus, je me sens à la fois responsable et étranger à mes compositions. En tout cas, je n'aime pas m'entendre".

Il doit être le seul, car, depuis son association avec Jean-Luc Godard en 1980, avec

la musique du film Sauve qui peut la vie, ­ où d'ailleurs, pour la petite histoire, il avait refusé la composition dans un souci de liberté d'écriture ­, il remporte les prix comme on part en vacances, nominations sur nominations et victoires entre autres avec L'amant, City of Angels, parmi tant d'autres.

Retrouvailles avec le Liban

Ce grand compositeur a donc renoué avec ses racines, le temps d'une rencontre avec les jeunes Libanais, leur laissant largement la parole. Pendant près de deux heures et demi, il s'est dévoilé, sans fard, et s'est prêté au jeu des questions-réponses. Fort de son expérience, il a prodigué, en toute simplicité, ses conseils, et a exposé les réalités du métier, sans rien imposer. Dans le public, de jeunes étudiants, pour la majorité en audiovisuel ou en musique, sont venus avec une question bien précise en tête ou tout simplement pour observer le personnage.

Pour Noha, 28 ans, "Ce n'est pas tant la célébrité qui m'attire, mais le parcours professionnel de ce grand nom de la musique, et la curiosité de savoir comment il arrive à traduire les émotions par la musique, tout simplement à partir de l'écriture. Etant donné que j'adore sa musique et que j'écris une thèse sur le sujet, je suis venue glaner les clés du problème". Puis Yara, 20 ans, continue: "Pour moi, sa musique est magnétique. J'étudie la musique et j'ai encore beaucoup à apprendre. Voilà pourquoi je suis venue aujourd'hui". Tous les témoignages indiquent l'admiration du jeune public libanais, comme le dit Nagib, 24 ans: "Ce qui m'inspire en lui, c'est la carrière exceptionnelle qu'il a eue, une carrière qui sert d'exemple et qui est motivante pour la jeunesse libanaise. Il est né au Liban et a ressuscité l'art orientaliste". Nabil, 22 ans, étudiant en génie, commente: "J'espère qu'il s'associera avec des Libanais, que ce soit en leur écrivant des musiques de film ou en entamant une quelque activité que ce soit. Je lui fais confiance pour que cela aboutisse". Et Zeina de conclure: "Les Libanais sont très capables au Liban et à l'étranger. Malheureusement, ceux qui restent au pays n'ont pas l'occasion d'exprimer leur talent". Alors, monsieur Yared, cette visite pronostiquerait-elle dans le futur une association avec des Libanais? Sa réponse est des plus prometteuses: "Je vais revenir de plus en plus souvent au Liban. Si un ballet s'y crée, je me précipiterai sur ce projet parce que, si je suis musicalement universel, je suis viscéralement Libanais!".

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Encourager les jeunes talents

En 1990, Gabriel Yared a créé, avec Jean-Pierre Arquié, l'académie Pléiade pour former de jeunes compositeurs. Malheureusement, ce projet a dû être abandonné récemment faute de moyens, car, comme il le dit si bien "une main toute seule ne peut pas applaudir". Il lui aurait fallu l'aide du ministère de la Culture ou de mécènes pour lui permettre de perdurer. Son idéal aujourd'hui est de lancer de jeunes compositeurs en les formant musicalement, mais aussi en leur enseignant la réalité du métier, à savoir la concurrence qui, en soi, n'est pas néfaste, car elle recule sans cesse les limites de la création. Idéaliste dans l'âme, entêté, mais surtout humain, Gabriel Yared continue sur sa lancée, à encourager les jeunes, notamment avec la rencontre du vendredi 17 avril...

Article paru dans le Magazine – Semaine du 24 avril.

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Rencontre avec un compositeur de musique de films, Gabriel Yared

Article paru dans "La Revue du Liban" N° 3946 - Du 24 Avril Au 1er Mai 2004

Gabriel Yared : “Je veux être apprécié pour mes qualités humaines”

Dans le cadre d’une semaine du cinéma qu’il a récemment organisée, le “Virgin Megastore” a choisi de rendre hommage à Gabriel Yared, célèbre compositeur et créateur de musique de films, un fils de ce pays, dont le nom brille au firmament mondial de la musique. Une fierté pour le Liban. Deux rencontres ont eu lieu, l’une avec la presse, l’autre avec les étudiants, ponctuées de signature.

A chaque fois qu’on a l’occasion de rencontrer ce brillant compositeur, on découvre un nouvel aspect de sa personnalité, de son caractère et de ce qu’il livre sur sa passion de la musique. Avec ses cheveux et sa barbe touffus, il a plus que jamais l’allure de l’artiste qu’il est jusqu’au plus profond de son être. Mais avec lui, le dialogue s’établit aisément; il s’exprime avec sincérité dans un langage poétique.

“Etre au Liban est pour moi un grand plaisir. Mon âme et mon cœur sont profondément émus, surtout par la chaleur de l’accueil qu’on me réserve, chaque fois que je reviens au pays”.

Le ton de la conversation est donné.

Communiquer ma soif de la musique aux jeunes

Mais est-ce que vous ressentez que vos concitoyens reconnaissent vos talents et votre valeur?

Oui, c’est ici que je crois être réellement reconnu à ma vraie valeur humaine et musicale. Car je ne veux pas qu’on reconnaisse, uniquement, ma valeur musicale, ou le fait que j’ai eu un Oscar, un Golden Globe, des prix, que j’ai été nominé. Ceci ne me rend ni plus intelligent, ni plus artiste. Je veux qu’on m’aime et m’apprécie pour ce que je suis humainement.

Dans le cadre de ce bref séjour au Liban, je vais rencontrer de jeunes compositeurs et c’est à eux, surtout, que je vais communiquer cette soif de la musique qui m’a toujours habité. Comment aborder la musique, qui est un art divin, avec le plus de conscience possible? Je ne fais pas de la musique pour elle-même mais pour élever les gens.

Comment s’est faite votre évolution musicale?

En parler prendrait des heures. Ce que je peux vous dire, c’est que je suis curieux et, surtout, un grand travailleur. Mon évolution musicale est soumise à un travail intense et suivi. Je suis comme un boulanger, un menuisier qui se remet tous les matins à la tâche. Avoir une composition à faire ou pas, je travaille mon piano; j’improvise, j’écris sans arrêt, parfois sur l’ordinateur mais, aussi, sur le papier. J’insiste sur une chose: il faut être un grand travailleur pour que l’inspiration vous tombe dessus. Je suis quelqu’un qui sait réceptionner ce qui vient d’en haut, comme une pluie de grâces.

A l’aise avec le cinéma européen

Des multiples musiques de film que vous avez composées, avez-vous une préférence?

Si vous avez soixante enfants, pourriez-vous dire lequel vous préférez?

Je peux dire plutôt que j’ai des préférences parmi les gens avec qui je travaille. De tous ceux avec qui j’ai collaboré, ma préférence va à Anthony Minghella et aux films que j’ai réalisés avec lui.

Le dernier en date est “Cold Mountain” où vous avez été nominé. Que pensez-vous du film?

J’ai aimé travailler avec Anthony, avec Nicole Kidman, mais le film n’a pas eu le succès qu’il méritait. Un jour on le comprendra, comme c’est souvent le cas avec les films de Minghella et on réalisera que c’est une pièce d’art.

Quel est votre prochain projet?

La musique d’un film avec Richard Gere et Jennifer Lopez.

En regardant votre filmographie, on relève que vous travaillez surtout avec le cinéma européen, bien plus qu’avec l’américain. Est-ce un choix délibéré?

Oui, absolument, car il y a quelque chose dans le cinéma américain qui ne me convient pas, alors que je me sens bien plus à l’aise avec le cinéma européen et tant que ce cinéma est représenté par des gens comme Jean-Jacques Annaud, Minghella, Jean-Paul Rappenau …

Si j’avais voulu faire carrière lorsque j’ai obtenu un Oscar, je me serais installé à Hollywood et j’aurais été aujourd’hui un homme célèbre et riche. J’ai choisi de travailler avec moins de moyens, mais avec des gens qui ont un sens de l’humain un peu plus profond.

Je ne dis pas que les Américains n’ont pas le sens de l’humain, mais les grosses commandes américaines sont une industrie qui obéit à la loi de l’offre et de la demande. En Europe, il y a encore un sens artistique, mais le 7e Art a besoin de moyens. Les Européens s’unissent avec le cinéma américain, tout en gardant leur droit et leur fierté; c’est une approche qui m’intéresse.

Prêt à composer une œuvre pour le liban

Gabriel Yared écrit, aussi, pour la danse. Il a composé la musique du ballet de Roland Petit “Clavigo” pour le Festival international de Baalbeck de 2001. Ce ballet est repris tous les ans à l’Opéra de Paris.

“Oui, affirme-t-il, je suis toujours intéressé à écrire la musique d’un ballet et si le Festival de Baalbeck, de Beiteddine ou tout autre Festival me le demande, je suis disposé à le faire. La musique a une autre valeur, une autre approche quand elle est écrite pour le ballet. Les compositeurs de musique de films ont besoin de se pencher sur autre chose pour renaître culturellement”.

Yared affirme, explicitement, “qu’il est prêt à composer une œuvre pour son pays” et on espère que cette avance ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd.

A entendre ce musicien s’exprimer avec tant d’aisance et dans un langage proche du cœur, on ne peut s’empêcher de lui demander ce qu’il attend pour écrire sa biographie? “Un artiste, dit-il, est tout à la fois. Un musicien devient un peintre, un sculpteur; il sculpte la matière sonore; un peintre découvre des couleurs instrumentales… Je peux parler de mon art autant que possible, mais non de moi-même. Il y a plusieurs livres qu’on a écrits sur moi, dont un très beau: “The English Patient, Gaby Yared”. Pour ma part, ce n’est pas le mot, mais l’action qui m’intéresse. Si en écoutant ma musique, cela vous rappelle un beau paysage, un tableau de peinture, c’est mon grand bonheur. Car par ma musique, je rejoins tous les arts”.

Par Nelly Hélou

 


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