Projet et Désir. Deux réalités personnelles qui, en s'unissant avec ceux des autres, constituent un dynamisme et te parlent, comme elles avaient parlé à Ignace, François et Pierre et les avaient mis en mouvement sur les routes des Hommes et de Dieu.
Tu es Projet
La philosophie existentialiste du XXè siècle définit l'homme comme projet : non pas qu'il 'ait' un projet à réaliser ou 'fasse' des projets, mais qu'il 'soit' projet : l'homme est projet. Et s'il 'fait' des projets, c'est qu'il 'est' fondamentalement projet. Son projet fondamental, le tien, est avant tout d'être homme ou femme, de l'être 'davantage', 'toujours plus' -ce sont là des termes typiquement ignatiens-, de 'devenir' tout au long de sa vie ce que l'il 'est', non seulement depuis l'origine de son existence, mais aussi selon le plan d'amour de Dieu qui donne l'existence, ou, selon l'expression si belle de la Bible, qui donne « la vie, l'être et le mouvement ». Tel est le projet fondamental et existentiel de tout homme, de toute femme, de toi.
Car il y a en effet projet et projet : essentiellement, pour tout homme et pour toute femme, il y a ce que l'on appelle 'le projet de vie', 'le choix de vie', lequel consiste à discerner -autre expression ignatienne- l'orientation de base de sa vie. Le projet de ta vie est-il le mariage ? la vie religieuse ? le sacerdoce ? Les Notes intimes de Pierre Favre expriment son hésitation : « Avant d'avoir fixé l'orientation de ma vie grâce au secours que me donna Inigo, j'avais toujours marché très incertain, ballotté par tous les vents, voulant un jour me marier, un autre jour devenir médecin, ou juriste, ou régent, ou docteur en théologie, ou clerc sans grades, et parfois même voulant être moine ; j'étais poussé au gré de ces vents, selon ce qui l'emportait, c'est-à-dire au gré du moment. Comme je l'ai dit, le Seigneur me délivra de toutes ces impulsions par les consolations de son Esprit et il me fit prendre la décision de devenir prêtre, pour être tout entier voué à son service. ». Probablement tu as connu cela ou le connais encore. Mais une fois ton orientation de base découverte et décidée, elle sera à son tour le fondement des multiples projets et choix de ta vie de tous les jours : études, profession, relations, habitation, voyages.
Au Commencement est ton Désir
Mais au fond, l'homme-projet exprime un désir profond en lui-même : l'homme est désir, comme le dit la psychanalyse (il est raison, dit-elle aussi). Mais déjà avant la psychanalyse, Ignace était connu pour être l'homme des saints désirs, c'est-à-dire cet homme poussé de l'intérieur par une force au-delà de lui-même, « un cour généreux et enflammé de Dieu », « une grande volonté d'aller de l'avant dans le service de Dieu ». Et c'est bien ce désir qui animait son être de projet, qui le propulsait vers les projets ambitieux, qui apparaissaient souvent à ses contemporains irraisonnables tant ils étaient audacieux.
Ignace a pu dire aux premiers Jésuites : « Allez embraser le monde » ! Et François a désiré « illuminer » tous les hommes. Rien moins que cela pour exprimer leur désir fondamental, à la fois humain et divin. Ils exprimaient, chacun à sa manière et selon son tempérament, le mot si étonnant de Jésus : « Je suis venu mettre le feu sur terre. Et quel est mon désir sinon qu'il brûle » ! 'Embraser', 'brûler', 'illuminer' : des termes dynamisant le désir humain, tout projet humain, te dynamisant, au-delà des limites que la vie courante tente de t'enfermer. Cela a mis en marche François qui est allé au-delà de l'Europe tranquille et rassurante, vers des horizons bien lointains et inconnus, l'Asie : l'Inde et le Japon, mourant devant la muraille de la Chine objet non réalisé de son désir. Cela a mis en mouvement Pierre au-delà de lui-même, vers les autres, dans des « conversations spirituelles » toutes faites d'écoute, d'attention, de respect, de consolation. des personnes, lui qui était de tempérament plutôt scrupuleux, timide, hésitant, voire replié sur lui-même. Ensemble, ils se sont reconnus « épris de Dieu », « enflammés de Dieu », « esprits généreux ».
Ne crains pas l'absolu qui te fait te dépasser toi-même, qui te sort de toi-même, qui t'ouvre sur autre chose que toi-même ! C'est là ton véritable désir, celui de ton cour, au-delà de tes nombreux désirs. Souviens-toi de cette parole d'or de Jésus : « Là où est ton trésor, là est ton cour ». Ne crains pas d'avoir de grands désirs, de saints désirs. Ignace t'invite à avoir « un cour large et une grande générosité ». Il s'adresse particulièrement à « ceux qui voudront se distinguer davantage en tout service auprès de leur Roi éternel et Seigneur universel ». En es-tu ? Es-tu de ceux qui sont appelés à « aller de l'avant dans un plus grand service de Dieu » ? Quels vastes horizons s'offriraient ainsi à toi !
Désir et Projet humains et divins
Car l'homme-projet et l'homme-désir pourraient n'être en définitive que réalisation de soi, repli sur soi, recherche de soi ou égoïsme. Or Ignace a réalisé sa vie avec d'autres, avec des Compagnons qu'il appelait au départ « ses » Compagnons, mais, avec le temps de la maturation, « les » Compagnons, c'est-à-dire les « Compagnons de Jésus » (non plus les 'siens'), les « Amis dans le Seigneur ». Pour tout homme, pour toi, en effet, il y a le danger, toujours réel, de s'approprier les autres et de les posséder, de les récupérer et de se les asservir ; c'est alors le règne du 'mon', du 'ma' et du 'mes' : ma femme, mon mari, mes enfants, mon boulot, mon programme, mes clients, mon groupe, mes ouvres, mon ordinateur, mon cellulaire. ; que sais-je encore ! Nul n'y échappe, même pas Ignace et les premiers Compagnons. Mais peu à peu s'opère -ou ne s'opère pas- un changement de cap, une ouverture, une socialisation de son désir et de son projet.
L'exemple des premiers Compagnons nous les décrit jouissant « d'une grande affection entre eux ; ils s'aidaient aussi et s'encourageaient les uns les autres [.] selon les dons de chacun » ; ils étaient « liés les uns aux autres », chacun « vidé de lui-même », « renonçant à lui-même », purifiant ses désirs et projets individuels, libre de lui-même ; et tout cela soutenu par la prière et les jeûnes. Aussi régna entre eux une atmosphère « d'allégresse ». Or cela n'était pas joué dès le départ, car ils devaient affronter la diversité de leurs nationalités et de leurs niveaux de vie, de leurs tempéraments et de leurs ambitions personnelles ; en effet, François a mis trois ans avant d'accepter l'amitié d'Ignace et avant devenir son ami de prédilection ; et ce n'est qu'après un réel cheminement dans la voie de l'amitié avec Ignace que Favre a pu écrire : « Nous sommes devenus un seul et même être dans les désirs », ces « prima desideria » (premiers désirs) des sept premiers Compagnons.
L'authenticité d'un désir et d'un projet se mesure donc au fait d'être « avec les autres », comme l'exprime si bien notre actuel Père Général, le P. Peter-Hans Kolvenbach ; d'être « pour les autres » comme l'exprimait admirablement notre ancien Père Général, le P. Pedro Arrupe. Là, point de place pour un quelconque centrage sur soi, lequel mine la personne de l'intérieur, au lieu de l'ouvrir sur les autres et, à partir d'eux, sur l'Autre. C'est pour cela que les premiers Compagnons se sont réunis, ne voulant pas travailler chacun à son compte personnel, que François s'est fait entourer, en Asie, d'amis et de partenaires, de bienfaiteurs et de protecteurs. C'est ainsi que Pierre a parlé d'être « le passionné de la gloire de Dieu », que François a désiré faire connaître Dieu à l'humanité tout entière en attente de lui, qu'elle en soit consciente ou non, qu'Ignace a voulu « combattre pour Dieu » pour sa seule « gloire », son seul « honneur » et sa seule « louange ». Finalement, ton 'désir' est appelé à s'unir à celui d'autres, à prendre corps dans un 'projet' commun, une 'vision' commune du monde et du service.
Le P. Pierre Teilhard de Chardin avait cette formule heureuse qui peut guider et orienter -« ordonner » disait Ignace- ta vie, ton désir et ton projet : « Se centrer sur soi, se décentrer sur les autres, se surcentrer sur Dieu ». En effet, tu te centres d'abord sur toi-même pour nommer ton désir et concrétiser ton projet. Mais tu es appelé à te dé-centrer de toi-même sur les autres, afin de ne pas te replier sur toi-même, vivre dans la médiocrité et mourir ainsi d'inanition. Un jour tu expérimentes que ces deux pôles te poussent de l'intérieur à te sur-centrer sur un Autre, sur un Absolu, sur Celui qui donne sens à ta vie parce qu'il en est à la fois l'origine et la fin. Pour Ignace, François et Pierre, c'est marcher à la suite toujours plus étroite de Jésus, c'est ouvrer à la gloire toujours plus grande du Père, c'est se laisser guider toujours davantage par l'Esprit.
Et pour les Ignace, les François et les Pierre d'aujourd'hui ? Et pour toi aujourd'hui ? Acceptes-tu d'être créatif comme l'a été chacun d'entre eux, selon ce qu'il était ? Acceptes-tu de mettre ta capacité de désirer et d'aimer, de mener des projets et des ouvres, de mobiliser ta personne et tes énergies en te centrant sur les autres, au-delà de toi-même ? ou bien te contentes-tu de projets, de réalisations et de réussite individuels, en te disant comme cet homme insensé décrit par Jésus : « Maintenant dors, ô mon âme, et repose-toi », dans une vie monotone faite de consommation, dans une vie tranquille sans l'exaltation d'un désir ni d'un projet à réaliser avec les autres et pour les autres ? Acceptes-tu d'aller dans un 'dedans' comme Pierre ? dans un 'ailleurs' comme François ? dans un 'toujours davantage' comme Ignace ? Es-tu intéressé à « aimer et servir sa divine Majesté en toutes choses », comme t'y invite Ignace ? c'est-à-dire à aimer et servir les hommes tes frères et les femmes tes sours ? Car c'est ainsi, et seulement ainsi, dans les plus petits projets comme dans les plus grands, dans les actes les plus ignorés comme dans les plus connus, dans les actions les plus communes comme dans les plus attrayantes, que tu exprimeras à Dieu ton amour, ton désir, ton projet de le servir. Rien d'humain, rien de communautaire, auxquels Dieu est insensible ; tout l'intéresse, le touche, car il a bien dit avec autorité : « Tout ce que vous aurez fait au plus petit d'entre les miens, ces petits, c'est à moi que vous l'aurez fait ». Oh, quelle surprise t'attend quand tu t'apercevras, le grand jour venu, que tout ce que tu as fait de bien aux autres dans ta vie, tu l'as fait à Dieu en personne ! Tout désir, tout projet, toute action, toute entreprise, ne sont rien s'ils ne sont inspirés -à l'origine- par Dieu pour les hommes, et finalisés -à leur terme- par le service de Dieu à travers le service des hommes.
Avoue que cette perspective est autrement plus exaltante que le ronron quotidien, du 'boulot, métro, dodo' dans lequel tu risques de t'embourber, de perdre ton élan, finalement de sacrifier ta jeunesse. Tu es appelé à autre chose de bien plus grand et précieux, à « porter du fruit » tout autour de toi, à « faire » et à « produire » du fruit en vue des autres, comme l'ont réalisé les Compagnons ; « beaucoup de fruit » et « un fruit qui demeure », le rappelle l'Esprit de Jésus à ton cour de désir.
Et la Volonté de Dieu dans tout cela ?
On a l'habitude d'entendre et de dire que Dieu a une Volonté, qu'il veut que nous la découvrions pour la réaliser. Cela est à la fois vrai et faux. Vrai en ce sens que, lui aussi, a un désir et un projet d'amour sur chacun d'entre nous, comme un père, plus qu'un père pour chacun de ses enfants. Faux en ce sens qu'il ne t'impose rien, même pas ce désir et ce projet d'amour. Il vient à ta rencontre, comme Jésus est allé à la rencontre des deux disciples d'Emmaüs, le soir de Pâques ; il te rejoint « au point où tu es », comme dit Ignace, c'est-à-dire dans la déception de ces deux disciples, comme dans la joie des autres disciples revenus de leur mission, heureux. Alors, avec lui, tu découvres que vous êtes des Compagnons de route, des Amis en conversation, qui s'interrogent mutuellement, qui dialoguent, qui apprennent à se connaître, qui se révèlent mutuellement le fond d'eux-mêmes.
Telle est la Volonté de Dieu, celle qui se tisse à l'intérieur de ce dialogue intime, de cette « connaissance intérieure » typiquement ignatienne : toi tu reconnais le fond de sa Personne, de sa Volonté, et lui reconnaît le fond de ton être de désir et de projet. Alors vous vous mettez à écrire ensemble une belle page de ta vie et de la sienne, de ta volonté et de la sienne, sa volonté devenant progressivement, au fil des ans, tienne, et la tienne devenant sienne. Cette réciprocité et cette intériorité, Ignace les a exprimées admirablement en les communiquant à François, à Pierre et à tous ses « Amis dans le Seigneur » : « Il vaut mieux, dit-il, alors qu'on cherche la volonté divine, que le Créateur se communique lui-même à l'âme qui se donne à lui, l'embras(s)ant de son amour et sa louange, et la disposant à entrer dans la voie où elle pourra davantage le servir à l'avenir ». C'est le cour à cour entre toi et lui, dont toi seul connais le secret, ton secret, le sien.
Mystère dont le fruit est d'aller vers les autres car tu désires que les autres aussi fassent ton expérience. Tu formules alors le projet d'aller embraser les autres du feu de votre amour mystérieux qui, loin de te refermer, même sur Lui, t'ouvre au contraire sur les autres, car l'amour de Dieu et l'amour du prochain sont un même amour, le service de Dieu et le service du prochain un même service.
Fadel Sidarouss sj.
L'auteur a toujours été dans l'éducation et la formation : dans des Collèges, Séminaires et Instituts, comme Maître des Novices, Directeur et Professeur de Théologie, de Bible et de Spiritualité, spécialement la Spiritualité Ignatienne. Il a de nombreux ouvrages, fruit de ses enseignements et conférences. Il est actuellement Provincial des Jésuites du Proche-Orient.