Published on Collège Notre-Dame de Jamhour- مدرسة سيّدة الجمهور (http://www.ndj.edu.lb)

Home > CSCS : Ouverture de l'année culturelle (13 octobre 2009)

[Album photos [1]]

Cérémonie d'ouverture de l'année culturelle

2009-2010

Le mardi 13 octobre 2009

Exposition « Rêve d'Orient »

Collection privée de MM. Adnan & Adel KASSAR

 

« Rêve d'Orient ». Pouvait-on justement rêver d'un thème aussi séduisant pour frapper les trois coups de l'ouverture de l'année culturelle du Centre Sportif, Culturel et Social du Collège Notre-Dame de Jamhour ?

 

En cette soirée du 13 octobre 2009, ce « rêve » devenait réalité et s'offrait aux visiteurs et amis comme un plaisir rare et somptueux. Mais surtout ce rêve réalisé était un rêve partagé. En effet, Messieurs Adel et Adnan Kassar, en collectionneurs émérites, avaient accepté de grand cœur d'ouvrir pour nous leur « Jardin secret », cette passion qu'ils ont cultivée précieusement ensemble dans leur fascination commune de l'Orient.

Mais laissons à M. Adnan Kassar le plaisir de nous présenter leur « Jardin secret ».

« L'orientalisme surtout a marqué notre fascination et notre désir. S'il est vrai que de ce goût des rencontres, du mélange des cultures et de la multiplicité des échanges, est née notre collection, aussi bien moderne que contemporaine, notre collection d'œuvres orientalistes reste un peu notre jardin secret, fait de plaisir et parfois de nostalgie. »

Mais le suprême plaisir du collectionneur authentique n'est-il pas de le partager ?

« Ces voyages, cette nostalgie, mais aussi la façon dont les artistes des siècles passés ont imaginé l'Orient, ont donné le titre de cette exposition : « Rêve d'Orient » aujourd'hui, partagée avec vous tous. »

Aussi, profitant d'une si généreuse invitation, nous allons nous laisser emporter par la fascination émerveillée que va nous procurer chacune des œuvres exposées de la collection Kassar qui regroupe ici des tableaux de peintres orientalistes hongrois du XIXe siècle.

 

Dès l'entrée du Bâtiment Wafic Rida Saïd, le visiteur culturel pénètre au cœur de ce « Rêve d'Orient » qui est proposé à son ravissement. La grande reproduction d'une gravure d'Istambul lui fait franchir la frontière de l'Orient rêvé, celui des graveurs et peintres orientalistes.

Le concepteur de l'exposition a délibérément transformé le circuit en une voie d'initiation à l'orientalisme. Toutes les œuvres accrochées aux cimaises sont disposées selon un ordonnancement programmé. L'admirateur des œuvres est d'abord introduit dans l'intimité des demeures orientales : jardins, salons, harem, lieux où vivent des personnages typiques de l'Orient. Puis le visiteur, sortant de ces intérieurs et quittant ces figures, émerge dans la Ville, animée, colorée : décor qui lui fait découvrir une architecture orientale élégante. Mais c'est aussi là qu'il peut se pencher sur quelques scènes de rue où se meuvent d'autres personnages bien orientaux.

Acceptons d'être introduits dans ce « Rêve » guidé, vraie initiation aux charmes secrets de l'orientalisme.

 

Première rencontre :

« La Favorite » de F. EISENHUT, 1899. Deux thèmes s'y conjuguent : la femme orientale et le décor de son lieu de vie : le harem. Le thème si mystérieux a certainement excité l'imagination de l'artiste ; il n'a sûrement pas posé son chevalet dans cet univers clos. Fière, revêtue de ses précieux atours, rose à la main, les yeux tournés vers la porte, elle attend son seigneur et maître. Sûre d'elle, n'est-elle pas la favorite, elle est prête à recevoir son maître. À ses côtés, l'esclave, ou la servante, nubienne joue son rôle ; elle fait partie de la scène. Tourné vers nous, son regard est une invitation à pénétrer dans son cadre mystérieux de sa vie de favorite.

« La mort de Sardanapale » de Spanyik offre une autre vision de la femme orientale, antique, précisons-le. Le despote déchu dans un geste fou s'immole sur le bûcher. Il associe à sa sinistre crémation toutes les beautés de son harem. La démesure du satrape, selon la légende, est partagée par toutes ces belles dont les yeux énamourés proclament leur consentement au sacrifice. Certaines allument déjà de leurs torches le bûcher fatal. L'artiste a bien mis en valeur la beauté des courbes et des rondeurs dénudées de ces corps voluptueux voués aux flammes. Quel gâchis ! ne pouvons-nous pas nous empêcher de soupirer. Mais ce n'était qu'une vision fugitive de l'antique Babylone où les braises du bûcher de Sardanapale n'en finissent pas de se consumer. Ici l'orientalisme vient croiser l'Histoire.

Sur le parcours initiatique de l'Orient, nous pénétrons au cœur de ces lieux mystérieux où vivent les personnages peints : palais, jardin, cour, salon et le fantasmagorique harem.

L'exposition nous offre neuf œuvres du peintre orientaliste hongrois Tornai Gyula (1861-1928). Pour mieux comprendre ses tableaux, nous reprenons cette présentation tirée du catalogue de l'exposition : « Gyula Tornai ne veut pas laisser partir l'enchantement ; voilà pourquoi il préfère peindre de mémoire en transformant la réalité plutôt que de perdre le charme et la magie à force de réalisme. »

- « Porte orientale » : elle est fermée, mais ses rosaces ajourées sont une invitation à l'ouvrir et à découvrir les personnages qui nous attendent dans leur univers secret.

- « Musicien » : ce grand noir nous y accueille avec la musique de son luth oriental. Il est le serviteur ou l'esclave d'une riche demeure animant de ses notes et de sa voix les fêtes auxquelles il ne participe pas.

- « Femme de harem » : ce n'est qu'une humble servante, noire, vivant dans l'intimité d'une précieuse maîtresse. Son corps et son visage typé pourraient servir d'illustration à une étude sur l'ethnographie africaine.

- « L'homme au turban » : qui est-il ? Certainement pas un riche notable. Mais le peintre a su rendre la beauté digne et fière de ses traits. Son visage brun se détache sous la blancheur du turban. Il nous fixe avec assurance : il est chez lui.

- « Femme en tenue orientale » est certainement la pièce maîtresse de l'exposition. Ce portrait en pied est la représentation - rêvée ? - de la femme orientale, noble, belle, riche. Elle s'impose par son allure et son sourire. Elle a revêtu son costume chatoyant où se mêlent les brocards et les soieries.

Mais ce tableau, pièce centrale de l'exposition, peut aussi être lu grâce à la clé donnée par M. Pascal Odille lors de son intervention sur « La peinture hongroise au XIXe siècle ou l'orientalisme comme plaidoyer pour l'indépendance de la Hongrie. »

Reprenons ses propos :

« L'orientalisme change ainsi de registre en Hongrie à cette époque : il n'est plus seulement une peinture décorative rattachée à la peinture d'histoire... Il s'agit de façon sous-jacente d'un véritable plaidoyer symbolisant la volonté d'indépendance de la Hongrie face à l'Autriche et la reconnaissance de son histoire propre. En cela les artistes hongrois s'inscrivent dans ce courant pictural « politique » que l'on avait déjà pu observer en Europe. »

Alors « La Femme en tenue orientale » serait-elle une œuvre « politique » ? Pourquoi pas si l'on considère la liberté épanouie qui se dégage de ce visage féminin et de son attitude. Ici, le charme et la magie qui sont les marques de Tornai Gyula, prennent le contre-pied du hiératisme guindé des portraits officiels de la cour de Vienne. « La Femme en tenue orientale » est bien un acte d'indépendance.

-         Le « Musicien » participe lui aussi à la fête. Son regard est concentré, ses doigts jouent sur les touches du hautbois. Ici, il fait le pendant de l'autre musicien au luth.

-         « Musicien dans un jardin » : l'intérieur des salons s'ouvre sur le jardin clos. Autre partenaire de la vie festive des hôtes, il chante tout en s'accompagnant d'un luth au long manche. L'artiste rehausse son torse nu décontracté par une longue tunique rouge vif. Une atmosphère s'impose : dans l'univers clos et secret de la maison orientale, la vie est une douce fête enchantée par la musique et les chants.

-         Personnage indispensable de l'univers orientaliste, « L'Esclave » tient sa place dans ce monde de vie facile et paisible. Comme son pendant féminin, celui-ci est un beau noir africain. Le geste expressif de sa main levée pour un salut ou un échange nous le montre décontracté, bien intégré dans son univers. Mais n'oublions pas le contexte hongrois : faire le portrait d'un esclave, quel défi !

-         Avec « L'Égyptienne », Tornai fait une référence explicite à l'Antiquité, celle de l'Égypte des Pharaons. Il surcharge son personnage de lourds bijoux : colliers, bracelets et surtout le royal diadème d'or sur lequel se dresse le signe du cobra sacré. « L'Égyptienne » est une reine, Cléopâtre peut-être. Tornai est sous le charme de cette beauté dénudée mais si royale. On le comprend.

Pour rester dans la même thématique, nous avons gardé en réserve les        « Deux femmes tunisiennes », de Fried Pal. Ici l'orientalisme s'égare sur les rivages africains pour en ramener une œuvre qui, en son temps, a dû paraître lourdement sensuelle, érotique même, et donc scandaleuse. Les deux hétaïres exhibent sans complexe des atouts plus que provocants. L'une d'elles accompagne son sourire séducteur d'un clin d'œil bien significatif. Un clin d'œil, mais n'est-ce point là celui que le peintre veut adresser, comme acte d'indépendance culturelle, à la société impériale ? Le sein promu au rang d'argument « politique » ! Cela peut faire sourire.

Avec un dernier regard sur cette partie de l'exposition, nous sortons du monde clos de la vie de ces personnages si bien typés. En quittant l'intérieur oriental, nous passons à l'extérieur : la ville telle que l'ont vue, dépeinte ou imaginée les orientalistes.

Tornai, Cserna, Siegen ont de la ville orientale une vision identique, presque stéréotypée. Deux grandes villes sont citées et identifiées : Istambul et le Caire.

Dans chacune des œuvres, on remarque d'abord le ciel, d'un bleu plus ou moins laiteux, ce qui souligne la chaleur. La lumière du matin et du soir fait ressortir la luminosité des murs et accentue les ombres. Sur ce ciel, se détachent les monuments les plus orientaux : les minarets élancés et les dômes des mosquées. La vue s'attarde sur les façades des maisons bordant rues et ruelles : hauts murs de mosquées aux portes cintrées, fenêtres à moucharabieh, terrasses crénelées, etc.

C'est dans la rue que se déroule la vie orientale, lente mais active. Boutiquiers, chalands, promeneurs s'y croisent. Les éventaires protégés du soleil par des nattes proposent fruits, jarres.

La vie y est conviviale : des groupes assis en cercle devisent à l'ombre. L'Orient est aussi terre de l'Islam : les mosquées sont bien mises en valeur par leur architecture. On voit des dévots qui s'y rendent pour la prière. Mais pour l'orientaliste, la rue est par excellence le lieu où circulent ces deux symboles de l'exotisme oriental : l'âne et le chameau chargés et surchargés, conduits par leurs maîtres. Ces quadrupèdes sont présents dans toutes les compositions de ces peintres. Pas d'Orient sans chameaux !

Koszkol, Kaufmann, Wanderstein proposent eux aussi une vision réaliste plus rapprochée. Ils mettent en valeur les détails des scènes de rue, comme ces « Jeunes femmes dans la rue » bien enveloppées dans leurs voiles blancs et attirant l'attention d'un roméo au tarbouch rouge. La « Rue d'Orient » insiste sur l'auvent de toile protégeant du soleil, des arcades s'ouvrant sur des ruelles, un chameau couché attendant son maître. L'autre « Scène de rue » s'attache à des vendeurs de fruits et aux acheteurs.

Cserna dans sa « Vue du Caire » nous invite à prendre du recul pour admirer en fin de journée le Caire illuminé par les derniers rayons de soleil : dômes, mosquées, tours et rempart servent d'arrière-plan à une petite caravane de voyageurs qui, à cheval ou à dos d'âne, s'éloignent de la ville.

Cette vision de l'Orient trouve son pendant dans une œuvre chargée de sensibilité et d'émotion : « Le dernier instant » de Eisenhut Ferencz. Cette toile apporte une note d'un réalisme humain saisissant. Le sujet est audacieux : les derniers instants d'un vieillard. Allongé sur la terrasse de sa demeure, l'homme est pieusement entouré des siens. Un de ses fils le soutient par l'épaule et lui parle avec tendresse pour l'accompagner dans cet instant suprême. Un serviteur agenouillé tend un plateau chargé de roses pour embaumer ses derniers souffles. L'autre fils est déjà en attitude de prière pour recommander au Miséricordieux celui qui s'éteint. Eisenhut délivre un message : l'Orient est aussi une terre où se vivent des valeurs familiales et religieuses.

Autre témoin de valeurs orientales : Landelle Georges qui dresse le tableau d'une « Conversation entre Arabes ». Cinq hommes vêtus de leur burnous blanc entourent un vieillard vêtu de brun. Assis en cercle sur le sol, ils discutent. Main levée et tendue, l'un d'eux présente ses arguments. Il est écouté. Le personnage central est-il un sage respecté du village auquel on vient demander conseil ? Image paisible, de dialogue et d'écoute, de la sagesse orientale.

Mais cet Orient enchanteur et fascinant, l'orientaliste doit savoir le quitter pour rapporter chez lui ses visions, ses enchantements, ses rêves idéalisés.

Le « Village » de Korin Pavel est la porte de sortie de l'Orient. Cette petite ville maritime, sans doute d'Asie mineure, se resserre au bord du rivage de la mer. On y retrouve toutes les marques de l'Orient dépeint : dômes de mosquées, minarets, clocher d'une église, ruines antiques. Dans cette crique de sable, les mêmes personnages se croisent : mère et enfant, vieillard, groupe d'hommes assis, et même l'askari monté sur l'inévitable chameau. Mais, à l'horizon, le noir vapeur s'éloigne, chargé de rêves, d'images et d'enchantement.

La collection Kassar offrait encore un autre joyau : la série des gravures de Thomas Allom. La technique magistrale du graveur dévoile les mille détails qui font la richesse et la beauté de chaque gravure. Dans chaque composition, on admire les variétés de l'architecture ; on se penche en curieux sur des scènes de rue ou d'intérieur pleines de réalisme. Chaque gravure avec la richesse et la précision des détails qui y apparaissent, donne une vision harmonieuse révélant le charme, toujours surprenant pour l'occidental, de cet Orient représenté avec passion, art et finesse.

Arrivé au terme de cet article, nous nous rendons compte que nous aussi avons été emporté par le charme offert par l'exposition « Rêve d'Orient ». Ce n'est point en expert que nous l'avons découverte et appréciée. Nous avons préféré être guidé par l'admiration, par la sensibilité, par l'imagination, et aussi par la gratitude à l'endroit de ce « Rêve » si intiment partagé.

 

Père Bruno PIN
NDJ

 

 

© Collège Notre-Dame de Jamhour - 1994-2026 | Tous droits réservés | webmaster@ndj.edu.lb

 


Source URL (modified on 02/09/2011 - 15:47):http://www.ndj.edu.lb/node/1553

Links
[1] http://www.ndj.edu.lb/gallery/7642/12668