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Kaléidoscope
On ne connaît vraiment les gens
qu’après une bonne dispute !
Cette citation inspirée du Journal d’Anne Frank a été donnée comme sujet d’examen en classe de 3 .
e
Alexandra Boustany s’est particulièrement distinguée en traitant les thématiques de l’émigration et de l’absence.
l faisait déjà sombre, et j’attendais avec une certaine sortir, et claqua la porte derrière elle. Je pris une profonde
Iimpatience le retour de mon père. Non pas parce qu’il était inspiration, et, d’un ton glacial, je lui annonçai : « Je partirai
absent depuis six mois déjà, mais parce que j’avais besoin à cette fête, que tu le veuilles ou non ». Tandis que je me
de son autorisation pour aller à la fête organisée par ma levai pour choisir mes vêtements, il m’agrippa par le bras,
promotion. Je regardai ma montre : il ne devait pas tarder. et je fus si surprise par sa force que je me rassis sur le lit. Il
Enfin, un coup de sonnette retentit. J’accourus à la porte, ne me lâcha pas, et je commençai à avoir mal. « Lâche-moi,
l’ouvris et saluai poliment mon père. s’il te plaît, tu me fais mal ». « Tu resteras ici, avec moi. Je
Il était essoufflé, mais un grand sourire illuminait son suis ton père, jeune fille, comment oses-tu me parler de la
visage. Je le voyais rarement sourire ; d’ailleurs, je ne le sorte alors que cela fait des mois que je suis à l’autre bout du
voyais presque jamais. Ma mère vint l’aider à faire renter ses monde, à me tuer à la tâche pour que toi et ta mère viviez
valises. Elle souriait aussi. Je saisis l’occasion et prononçai : heureuses ; et mademoiselle, pour me remercier, veut aller
« Papa, il y a une fête ce soir, et j’aimerais bien y aller… » Je à cette fête, pour passer du temps avec ses amis ? ». La voix
m’interrompis. En effet, mon père avait grimacé. Ma mère avait changé depuis la dernière fois que nous nous étions
s’était tue. vus, elle était à présent terrifiante, et chaque mot tombait
sur le cœur comme une massue. Mais je profitai du temps
de pause qu’il prit pour lui répondre : « Ce n’est pas cela, la
vision que j’ai d’un père. » Il écarquilla les yeux, et je crus
qu’il allait me frapper, mais il n’en fit rien. Il semblait attendre
une explication, et je la lui offris sans penser à la dureté de
ces paroles. « Un père, lui dis-je, au bord des larmes, c’est
quelqu’un qui aime et protège sa famille, qui est toujours
là pour eux, quelles que soient les difficultés… qui connaît
ses enfants. Or, tu ne me connais même pas ! Tu es toujours
absent ! J’aurais aimé avoir un père qui fasse tout son
possible pour ne jamais nous abandonner seules face aux
difficultés de la vie ! Mais qu’en est-il de toi ? Tu es la cause
vivante de tous nos problèmes ! » Je fondis en larmes. Le reste
de mes paroles fut prononcé avec difficulté, entrecoupé
de hoquets et de sanglots : « Si tu nous aimais vraiment,
Je posai ma question. Aucune réponse ne me parvint, à tu aurais accepté ce poste superbe que l’on t’a offert dans
part le murmure indistinct du vent dans les arbres du jardin, notre pays ! Mais tu n’es qu’un être cupide, qui quitte tout
qui se pliaient dangereusement, annonçant une tempête ce qu’il a pour quelques dollars en plus ! » Je voulais le faire
prochaine. Je crus que c’était le vent qui fit claquer la pleurer, mais il se mit à rire : « Quelques dollars ! Je vois que
porte, mais je réalisai trop tard que c’était mon père. Je le tu ne maîtrises pas la notion de l’argent ». Puis, redevenu
regardai dans les yeux. Il semblait si dégoûté que, n’était- sérieux, il dit d’un ton grave : « C’est pour vous que je fais
ce cette étincelle de colère qui muait en flamme derrière cela, crois-moi ». Je fus si surprise que je le regardai droit
sa pupille, j’aurais éclaté de rire. « Monte dans ta chambre, dans les yeux. Mes larmes avaient cessé de couler. « Écoute,
grogna-t-il, et tout de suite ». Je sentis mes jambes vaciller, papa, je ne sais pas si tu l’as remarqué, mais tout ce qui me
ça s’annonçait mal. Je me jetai sur mon lit, mal à l’aise. manque, c’est l’affection d’un père. Tu pars pour deux ans
J’aurais peut-être dû patienter. Ma mère entra, seule, mais dans deux semaines, n’est-ce pas ? As-tu constaté combien
je sentais la présence de mon père à l’extérieur. Maman de temps nous te voyons par an ? Il y a des années où nous
semblait troublée ; elle se sentait fautive lorsque j’avais des te voyons à peine ! Alors que j’aille à la fête ou pas, cela ne
problèmes et je fis de mon mieux pour la rassurer. « Écoute, changera rien à notre relation. Tu es presque un inconnu
me dit-elle, tu ne pourras pas aller à cette fête. La famille est pour nous ! Je me demande parfois pour quelles raisons je
beaucoup plus importante, et… ». « Mais il est là pour deux continue à t’appeler papa ! » Il se mit à crier : « Mon Dieu !
semaines ! J’aurais le temps de rester avec lui plus tard ! ». À Apparemment, j’ai raté l’éducation de cette fille !
ces mots, mon père entra en trombe, fit signe à ma mère de
Nous du Collège - N 288 - Mars 2018 45
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