Mot de M.Joseph Salamé

 

Cher Monsieur ABOUCHACRA,

C'est loin des accents de la cérémonie officielle et de l'emphase de la rhétorique arabe, que nous nous retrouvons ce soir autour de vous, pour partager dans la fraternité des collègues et la loyauté des amis, le repas joyeux de la convivialité.

Ce n'est pas sans une certaine appréhension que je m'élance ce soir pour adresser à mon professeur et collègue un mot du cour. Mais j'ai confiance car mon ancien professeur d'arabe pardonnera mon verbe laborieux en arabe littéraire. Il comprendra donc la spontanéité du choix du français. Mon professeur de traduction saisira, entre les lignes, la sincérité du propos.

Je voudrais ce soir évoquer devant vous trois stations. Autant de moments d'inégale durée qui m'ont également et durablement marqué de leur empreinte. Je témoignerai en commençant par le plus récent.

1. Le collègue de 18 ans :

Monsieur Abouchacra s'est donné pour maxime que seule la paresse fatigue le cerveau. Assoiffé de savoir, il a construit au fil des ans une compétence hors pair et une polyvalence qui a poussé le collège à lui confier les disciplines les plus diverses. Connaissez-vous un professeur capable d'enseigner la langue arabe, les lettres arabes, la traduction, l'histoire des civilisations, la géographie et la philosophie ?

En charge de classes sensibles et d'élèves difficiles ou faibles, sa conscience professionnelle exemplaire a triomphé de leurs résistances. Combien de fois ne m'a-t-il pas surpris en m'apportant, en moins de 24 heures, les copies corrigées de ses élèves. Il ne dormait pas avant d'avoir corrigé chaque copie, toute la copie et toutes les copies, réagissant ainsi au plus vite aux difficultés des uns et répondant aux besoins des autres.

N'était-il pas encore tout récemment, fidèle à son engagement, debout devant sa classe, le lendemain même de sa sortie de l'hôpital ?

Certaines mauvaises langues se permettant de déformer la vérité, lui reprochaient d'être autodidacte. La belle affaire ! Tels ces généraux qui ont conquis leurs titres de gloire sur les champs de bataille et au fil de l'épée, ce self-made man a construit son savoir au fil de la passion et du labeur. Être autodidacte n'est-ce pas là la première, voire la seule condition de la culture de l'honnête homme ?

Professeur flamboyant, Monsieur Abouchacra pouvait être un adversaire redoutable par son franc-parler et son sens critique. En accord ou en désaccord avec lui, Monsieur Abouchacra inspirait le respect et ne laissait pas son interlocuteur indifférent. Fervent défenseur de la cause des professeurs, il avait les manières de la solidarité et les mots de la consolation.

2. Le résistant de la guerre des deux ans (75-76) :

Le déclenchement de la guerre au Liban et son cortège de malheurs a jeté la désolation dans chaque foyer et a fortement compromis durant les deux premières années le service de l'éducation.

Déplacé au collège, Monsieur Abouchacra a préféré quitter son foyer et sa famille pour se rapprocher de ses élèves. Il les rassurait et leur assurait que l'éducation était la seule arme efficace que l'on pouvait opposer à la folie meurtrière de la guerre. Il leur prouvait aussi que l'éducation est la seule résistance digne de ce nom qui pouvait contrecarrer l'ignorance et l'obscurantisme.

Je n'oublie pas non plus, de cette époque, l'épicurien, hédoniste et bon vivant qui, le week-end venu, profitant d'une accalmie, laissait tomber les oripeaux de l'enseignant pour regrouper, autour d'un barbecue de fortune, d'un sobre mezzé et d'un bon arak, les quelques jeunes que nous étions avec nos familles résidant au collège. Il redonnait ainsi à la vie ses droits et forgeait l'amitié dans l'épreuve.

3. Mon professeur d'arabe de 3e en 1972-73 :

Monsieur Abouchacra était craint et respecté pour son savoir. Sa rigueur et son charisme impressionnaient les jeunes élèves que nous étions. Il avait acquis à nos yeux la stature d'un demi-dieu tout puissant et omniscient.

À cette époque naissait Jad, son fils aîné. Je me rappellerai toujours de cette Pâques 73, quand au sortir de la messe de minuit, du haut de mes 13 ans je m'enhardissais à le saluer pour lui souhaiter de Joyeuses Pâques et un mabrouk pour la naissance de Jad.

C'est alors que je vis cet olympien saisir ma main avec vigueur et chaleur, se pencher vers moi pour m'embrasser affectueusement et me faire ses voeux en souriant. Ce soir là le charme était total. Le demi-dieu était devenu enchanteur et tendre et le professeur avait pris un visage humain !

Collègue, résistant et professeur, Monsieur Abouchacra a gardé intacts ses yeux d'enfant curieux et émerveillé. En touchant le cour de ses élèves (de son élève) par son humanisme et son humanité, Monsieur Abouchacra nous a formés à être des hommes reconnaissants.

Nous buvons ce soir à sa santé.

Joseph Salamé
Jamhour, le 5/11/2004

 

 

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