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Tribune









                                         Tyr, ville éternelle







             yr, terre de mes aïeux, je te chante, toi qui n’en finis
         Tpas de me faire rêver… terre qui attires et atterres
          les conquérants venus des quatre coins du monde, je
          te chante, ô aleph de l’écriture, tremplin de la culture…
          Dans ton sein, Tyr-Protée, des foules bariolées forment
          ta mosaïque, harmonieux bruissement de couleurs, de
          credos, bel arc-en-ciel de cœurs…

          Terre millénaire, témoin de civilisations passées à jamais
          gravées dans les replis de ta chair, de ton sol, de ta
          pierre… Terre de sang, ô bastion de mille résistances, ta
          mémoire vive et ardente se souvient encore du sacrifice
          de ta reine Élissa-Didon, fondatrice de Carthage  ; terre
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          de feu, tu ne rimes pourtant pas moins avec chaleur,
          générosité, ouverture…  Ton port aux bras ouverts en
          témoigne, ton peuple au visage tanné, halo hâlé, a les
          mots d’accueil ensoleillés…


          Tyr-rempart , Tyr du verre et de la pourpre, Tyr du grand
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          Hiram, Tyr historique, mythologique, biblique, tu offres
          aux regards émerveillés des touristes et des curieux
          qui  te sillonnent  le spectacle  pareil  et pourtant  varié   nous enivres aussi par les effluves de tes fleurs d’orangers
          de tes vieux souks, tes ruelles ancestrales, tes maisons   -  charriés  par  la  brise  de  l’aube  et  du  crépuscule  -,  les
          pittoresques, tes baraques humbles et pourtant bien   embruns iodés de ta mer poissonneuse, et le parfum
          charpentées, ton port illustre, ta jetée -fière rescapée de   mouillé ô combien suave de ta terre fertile, de soleil et
          ce qui fut autrefois ton rempart - qui contemple, déesse   d’eau gorgée…
          bienveillante, ta mer turquoise, tes rivages de sable
          fin,  tes  ruines  majestueuses  qui  gardent  et  regardent   Au loin, je vois se dérouler le parchemin de mes
          fièrement le secret de ta beauté, de ton rayonnement et   souvenirs ; je peux y lire en caractères pourprés, ocrés,
          de ta superbe - face aux innombrables ennemis que tu   moirés, des myriades de mots propres à toi, mots
          as dû affronter au fil des siècles et des millénaires - ; tu   qui  ressuscitent  des  situations,  ou  encore  des  bribes
                                                              d’histoires, mots qui redonnent vie à des personnages,
                                                              des décors, des objets, des  espaces-temps passés et
                                                              pourtant présents… des mots enfin qui rayonnent en
                                                              moi de sensations très particulières voire indicibles,
                                                              sensations-sentiments d’appartenir tout à la fois à cette
                                                              Tyr libanaise d’aujourd’hui et à celle d’antan qui, loin de
                                                              gommer mon identité actuelle, au contraire, l’irradie, lui
                                                              redonnant l’éclat mystérieux de cette identité perdue
                                                              mais inscrite pour toujours en moi en lettres de feu…
                                                              Sublime Phénicie-Atlantide, naufragée de l’Histoire aux
                                                              mille tours et détours, tu te lèves, pourpre royale, dans
                                                              les cœurs de ceux qui tressaillent à la simple évocation de
                                                              ton nom… Intuition intime, tu fais naître, au cœur d’un
                                                              fantasme ou d’un rêve fou, un rebelle et insubmersible
          1   Kart Hadschat = la ville neuve, au nord-est de Tunis, entre La Marsa et La Goulette.
          2   En arabe, Tyr est appelée « Sour », qui signifie « rempart ».
         102   Nous du Collège - N  288 - Mars 2018
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