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Amicale
Le peuple a-t-il toujours raison ?
e peuple étant à la fois majorité démographique et unanimes et tout ensemble
Lacteur politique majeur, il semblerait évident que ce comporte des exceptions)
dernier ait toujours raison, dans le sens à la fois de justice, prend une décision, c’est que
de morale, et de vérité, que sa parole soit vraie, juste, et celle-ci est extrêmement
conforme au devoir-être. Néanmoins, le bon sens nous fiable et nous ne pouvons pas
dit que la parole de la majorité n’est pas nécessairement douter de sa fiabilité, sinon ce
une parole divine (elle est parole d’hommes) et qu’elle serait douter de l’humanité
reste contestable. Dès lors, peut-on affirmer que la parole des individus constituant le
du peuple est absolument juste, vraie et conforme à peuple (c’est-à-dire de leur
la morale ? Le peuple peut-il prendre de mauvaises capacité à exercer leur raison
décisions ou est-il totalement infaillible ? correctement). Certes, il est
vrai que fiabilité et vérité
Tout d’abord, en quoi la parole du peuple semble-t-elle à absolue ne sont pas synonymes, mais c’est cette fiabilité
première vue un référent que nous ne pouvons contester ? qui fondera la vérité. En effet, le peuple ne peut pas avoir
Ensuite, dans quel cas le peuple peut-il se tromper ? Enfin, tort puisque c’est sa décision (si elle est fiable, sinon elle
comment pourrions-nous distinguer le vrai du faux, le déclencherait éventuellement des vagues de critiques)
juste de l’injuste ? Autrement dit, comment respecter qui fonde la vérité (c’est le peuple qui décide ce qui
la parole du peuple tout en la remettant en question ? est vrai et ce qui est faux). Cette affirmation peut être
Comment donner raison au peuple sans risquer que sa tenue puisque la décision du peuple sera dans tous les
parole nuise à la société ? cas cohérente et ne rompra pas avec l’évidence (ce qui
explique sa fiabilité). Dans cette perspective, si le peuple
Tout d’abord, la volonté du peuple émanant du se décide à élire un président, c’est que ce président est
consentement et de la volonté générale, il semblerait véritablement celui que le peuple cherche à avoir et
qu’elle soit irréfutable, autrement dit que le peuple ait celui qu’il juge le mieux pour lui. On assiste alors, suite
toujours raison, à la fois du point de vue de la justice (si le aux élections, à un passage de la fiabilité à la vérité, et
peuple prend telle décision, en participant en politique, le président élu (qui gouvernera pour un mandat bien
c’est que celle-ci est réellement juste), de la morale (les déterminé) sera, non seulement légalement mais aussi
normes de la morale, la distinction entre le bien et le mal légitimement, le président dont le peuple a besoin : c’est
dans une société, se font à partir de la décision politique la décision du peuple qui fonde la vérité, c’est le peuple
du peuple), et de la vérité (le peuple, autrement dit la qui décide ce qui est vraiment bien pour lui car, sinon, qui
majorité, a raison quand elle est unanime sur une vérité). pourrait juger du contraire ? En ce sens, au sein d’un État,
En effet, nous pouvons affirmer que le peuple a toujours le peuple est détenteur de la vérité.
raison vu que les décisions de celui-ci ont été approuvées,
consenties, décidées, par la majorité des individus qui les D’autre part, nous pouvons également affirmer que le
constituent (sinon elle ne serait pas parole du peuple peuple semble avoir toujours raison du point de vue de
mais parole d’un ensemble de personnes dont la véracité la justice (et de la morale) puisque dans la plupart des
des propos peut être remise en cause). Ainsi, les décisions régimes politiques où le peuple a son mot à dire (régimes
du peuple sont non seulement cohérentes (elles ont été qui respectent les droits du peuple), c’est lui-même qui est,
comprises et validées par une pluralité d’individus), mais directement ou indirectement, à l’origine des lois, dont
aussi fiables. En effet, l’homme étant un être de raison, le respect constitue une maxime nécessaire à la garantie
on peut comprendre qu’il ne prenne pas de décision de la justice. Si nous suivons cette logique, désobéir à la
sans l’avoir analysée par le biais de sa raison et de son loi est mauvais (contraire à la justice / celui qui désobéit
intelligence. Une décision prise par la majorité a donc à la loi a - du moins juridiquement parlant - tort) ;
pu passer par le prisme de la remise en question, de la or, désobéir à la loi est désobéir à la volonté du peuple.
réflexion et de l’analyse à de très nombreuses reprises On en déduit qu’au sein d’un État, celui qui ne respecte
(autant de fois que le nombre de personnes qui ont pris pas la parole du peuple a tort, et par suite le peuple a
la décision), et elle sera donc filtrée par la raison afin de toujours raison dans son propre État : ceci nous ramène
finir par être vraie et juste. Dans cette perspective, si le à la thèse énoncée précédemment qui affirme qu’au
peuple (toujours dans le sens de « majorité du peuple » sein d’un État, c’est le peuple lui-même qui détermine le
car il est difficile que les décisions soient absolument juste et l’injuste (la justice), et les normes de distinction
138 Nous du Collège - N 288 - Mars 2018
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