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Tribune
À l’échelle libanaise, l’État devra prendre des décisions encore les activités artistiques et culturelles dans le
stratégiques au cas où l’éventualité d’une suppression primaire et le complémentaire, activités qui seraient
des séries se précise en France. La question se pose évaluées et sanctionnées au même titre que les matières
en effet de savoir ce que deviendra le protocole conventionnelles. L’expérience nous a effectivement
d’équivalence renouvelé tous les cinq ans entre les montré qu’il est vain de compter sur la seule volonté
deux pays et qui donne actuellement au détenteur du des enfants et des adolescents pour s’ouvrir à ce monde
baccalauréat français le droit automatique d’obtenir culturel devenu incontournable, y compris pour les plus
l’équivalent libanais. grands fans des sciences….
Quoiqu’il en soit et en attendant les solutions idéales, José Jamhouri
rien n’empêche le CNDJ de promouvoir davantage Directeur du Bureau d’Accompagnement personnalisé
Littérature francophone du Liban :
à la recherche d’une mémoire collective
AVERTISSEMENT : Cet article est principalement destiné Il est donc évident que nos jugements sont erronés,
aux jeunes lecteurs libanais sans toutefois exclure les notre vision de cette littérature est tout bonnement
autres lecteurs. biaisée. Afin d’illustrer mes propos, j’aimerais m’attarder
sur une œuvre qui m’a profondément marqué et que
l suffit simplement de jeter un regard circulaire autour je recommande à l’ensemble des lecteurs de notre
Ide nous et de contempler quotidiennement les activités chronique.
littéraires de certains. Bien que rares à notre échelle L’œuvre en question s’intitule La levée des couleurs, de
réduite, et quoiqu’en voie d’extinction, les lecteurs sont Ramy Zein. Il s’agit d’un roman, je me permettrais de
encore existants. Mais quelles sont leurs lectures ? le qualifier de « tragédie », dans lequel l’auteur peint
On ne peut qu’affirmer que la lecture est synonyme de de la manière la plus touchante et réaliste le parcours
liberté ; en référence à l’article 5 de la charte des droits du d’une jeune fille, Siham, sur la voie du pardon et de la
lecteur de Daniel Pennac, je cite : « Le lecteur a le droit de rédemption.
lire n’importe quoi ». L’incipit de cette œuvre s’ouvre sur une contre-plongée
Force est de constater de nos jours que les lectures d’une scène horrifique à laquelle assiste Siham, perchée
des jeunes adolescents de notre entourage sont au haut de son arbre. Elle assiste avec impuissance au
principalement portées sur la culture occidentale. Cela massacre de sa famille par des hommes de la milice.
est tout à fait normal et compréhensible si on y pense. Elle demeure muette, elle ne peut agir, elle est cachée
Le problème réside plutôt dans les préjugés que les dans les branches de l’arbre, son sauveur ; elle a tout vu.
jeunes Libanais portent sur les écrits et auteurs de leur « Siham a tout vu. Du haut de l’arbre elle a tout vu ».
pays. Consciemment ou pas, la plupart considèrent que Elle a identifié parmi les miliciens un homme, Maher G.,
les écrits francophones émanant de la plume d’auteurs il est le violeur et l’assassin de sa mère. Son visage ne
libanais ne valent pas plus de la moitié des écrits s’effacera plus de sa mémoire, il demeurera ancré en
purement français par exemple. elle, elle se vengera ; telle est son unique motivation, la
Mais telles sont les questions que l’on devrait se poser : seule condition à sa liberté, son envol. Mais ce chemin
Qui pourrait mieux mettre des mots sur les émotions vers la paix intérieure sera accompagné de lourdes
et sentiments tragiques éprouvés par de nombreux incompréhensions avec son petit frère Karim, sauvé
citoyens durant la guerre de 1975 ? Qui pourrait mieux également du massacre. Dans cette histoire, on évolue
faire converger les expressions du quotidien d’un avec Siham, on vit en elle et avec elle. L’auteur a la
Libanais et les retranscrire sur une feuille de papier ? Qui capacité de décrire de manière frappante les détails les
pourrait mieux brosser des descriptions inouïes quant à plus infimes de la personnalité principale mais aussi des
la splendeur du paysage du pays du cèdre d’antan ? Qui manifestations d’une guerre incomprise. On assiste à la
serait capable de nous faire comprendre, à nous jeunes reconstruction progressive d’un paysage intérieur ravagé
d’aujourd’hui, ce par quoi nos parents et grands-parents par la cruauté humaine, mais aussi au ravivement d’une
sont passés ? flamme, l’espoir. Ce roman est une expérience unique,
un voyage au pays du Cèdre. Tout lecteur, homme ou
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Nous du Collège - N 288 - Mars 2018
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