70 ans VIE RELIGIEUSE P. JEAN DALMAIS
Jamhour, samedi 7 novembre 2015
Jean Dalmais, fidèle à Dieu, fidèle au Liban, fidèle à Jamhour
Le père Jean Dalmais, s.j. a soufflé ses 88 bougies le 9 juin dernier. Le 26 octobre 1945, à 18 ans, il entrait dans la Compagnie de Jésus. Et cette année, il fête, dans l’intimité, ses 70 ans de vie religieuse, dont 56 au service de la jeunesse Libanaise ! De plus, en 1970, le président Charles Hélou lui accorde la nationalité Libanaise. Ce dernier savait-il, à ce moment-là, que la fidélité du père Dalmais à son pays d’adoption allait l’amener à traverser la guerre et ses jours sombres avec nous ?
Il y a dix ans, pour ses 60 ans de vie religieuse, j’avais écrit un mot qui retraçait l’essentiel de « l’esprit Dalmais », mémoire vivante de Jamhour. Depuis dix ans, il n’a pas beaucoup changé, à part le fait qu’il prend un malin plaisir à se faire appeler « Jeddo » par les élèves du Petit Collège depuis qu’il s’occupe de leur vie spirituelle. Non, Dalmais n’a pas changé … Et comme l’exprime si bien Moustaki : « Rien n'a changé et pourtant tout est différent … Rien n'est pareil et pourtant tout est comme avant ! ».
Il a été pour moi le préfet général, puis le recteur, et, depuis 15 ans, en tant que père assistant de l’Amicale, le « complice » et surtout l’ami !
Il a donné un bel élan à notre vie spirituelle (mémorables sont les retraites de Tanaïl et les journées spirituelles de Jamhour), est toujours présent à nos évènements (qu’on ne peut imaginer sans lui), à nos visites à l’étranger (quel délicieux compagnon de voyage) et sa seule présence est un réconfort !
En relisant le texte que j’avais écrit pour ses 60 ans de vie religieuse, il m’a semblé qu’il est toujours d’actualité, car Dalmais ne vieillit pas. En prenant de l’âge, il devient comme le bon vin … C’est pourquoi, je publie ce texte tel quel, en rectifiant les dates et en ajoutant juste 10 unités aux chiffres.
Évoquer le Père Dalmais en quelques lignes tient tout simplement de la gageure.
De quel Père Dalmais voulez-vous que je vous entretienne ?
Le prêtre, l’éducateur, le recteur, le sportif, le père assistant de l’Amicale et le sympathique compagnon de voyages ou bien l’aumônier des profs et celui des scouts ?
Il aimera certainement que je commence par le « prêtre », celui qui fête aujourd’hui ses 70 ans de vie religieuse sur les 88 (oui, il a 88 ans … qui peut le croire ?) et qui a consacré sa vie entière à Celui qu’il a aimé par-dessus tout : Jésus-Christ.
C’est Jésus-Christ qui guide toutes ses démarches, c’est à Lui qu’il se réfère en premier et en dernier lieu.
« Lui, c’est un vrai chrétien, un homme de Dieu », me disait avec un sourire affectueux Me Eddé. Chrétien dans sa manière d’être, dans ses décisions, dans l’exemple qu’il donne, dans l’amour qu’il porte pour les autres. Ignacien jusqu’au bout des ongles, il est en perpétuelle recherche de vérité, de justice, d’équité et de dépassement. Il est aussi en perpétuel questionnement, en perpétuel discernement. Un jésuite, quoi, un vrai de vrai.
Quand vous croisez le Père Dalmais, vous êtes d’abord frappé par sa démarche toute droite, son allure sportive, sa distinction et sa simplicité, mais c’est surtout « l’homme de Dieu » qui vous séduit.
Mon Père,
Excusez-moi de blesser votre modestie, mais cet homme que je décris est considéré par tous les anciens qui l’ont connu et apprécié à sa juste valeur, comme étant la « mémoire » de ce Collège que vous avez brillamment dirigé durant deux mandats, un de six ans et un de huit, et qui a donné à notre pays de nombreuses générations d’hommes et de femmes engagés à son service.
Vous avez largement contribué à faire de Jamhour l’un des joyaux de l’éducation au Liban, voire dans le monde.
Libanais à part entière (vous avez la nationalité depuis 1970 et vous êtes même Chevalier de l’Ordre du Cèdre depuis 1972), vous avez toujours défendu la cause du Liban, ici et ailleurs. Cette guerre vous a fait mal autant qu’à nous, les occupations vous ont fait enrager autant que nous, la libération vous a soulagé comme nous. Vous avez tellement aimé notre pays, votre pays, que vous vous êtes surpris à me dire dans l’avion qui nous ramenait, un jour, de France, votre mère patrie : « Il fait si bon de revenir chez soi ! ».
Cela ne veut pas dire que vous ne considérez plus la France comme votre « chez soi », mais que vous avez totalement adopté le Liban comme un véritable « chez soi ».
Et ceci nous honore.
Vous avez voulu être totalement libanais, parlant couramment l’arabe (je vous sens murmurer entre les lèvres un ?????? ???? digne des disciples du Mutanabbi), riant même de vos bévues involontaires, célébrant sans l’ombre d’une hésitation la messe en maronite et même en grec melkite (j’en profite d’ailleurs pour vous dire que cette messe-là, célébrée et chantée par vous, nous manque !).
Pour revenir à vos « bévues », il me plairait de raconter les deux plus célèbres que vous vous donnez un malin plaisir à reprendre dans vos cercles intimes :
* Un jour, dans votre prime jeunesse, célébrant la messe dans le village de Kawzah au sud du Liban, vous lisiez l’Évangile du jeune homme riche : « Quand Jésus le regarda, il l’aima ». Ceci est la version de l’Évangile, pas la vôtre. Au lieu de dire ?????? ??? ???? ???? ? ?????? , vous annoncez solennellement :?????? ??? ???? ???? ? ?????? Là, le faiseur de miracles, ce n’était plus Jésus, mais vous.
* Toujours dans la même église, désormais ces paroissiens ne sont pas prêts de vous oublier, durant le chemin de Croix, vous vous arrêtez devant la station où Jésus console les filles de Jérusalem et, au lieu de dire : ???? ????? ???? ??????? , votre langue glisse et vous fait avaler le point sur le ? , ce qui a donné ???? ?????? ???? ??????? . Quel libertin, ce Jésus !
Mes amis,
De mes souvenirs d’élève, quatre images me reviennent du recteur et du préfet général de l’époque :
* Un jour, élève de 6ème ou 5ème, j’étais convoqué à son bureau de Préfet général à 10h15. Je me pointe à 10h05 ou 7. Il avait fait installer, à cette époque, un miroir réflecteur à la porte de son bureau, de sorte qu’il pouvait voir et être vu. Ce que je voyais ? Un homme imperturbable qui lisait son journal. Ce qu’il voyait ? Un élève tremblant de peur, ne sachant pas ce qui l’attendait. Ce n’est qu’à 10h15 pile qu’il rangea son journal pour me lancer un « entrez » comme s’il supposait que j’étais là.
Cette ponctualité, je l’ai expérimentée avec le Père Dalmais durant les voyages que j’ai eu la joie et le plaisir de faire en sa compagnie.
Nous nous donnons rendez-vous à 8h ? Dès 7h, il est prêt. De 7h à 8h, il tourne en rond. À 8h précises, il tousse discrètement derrière ma porte.
* Deuxième souvenir, celui du « très révérend père recteur » qui, entouré des honorables membres du corps professoral, faisait la lecture solennelle des notes, chaque 7 janvier, à la rentrée de Noël, le lendemain de mon anniversaire, dans la glaciale Salle d’Académie, commençant par les « Très mal » pour finir par les « Très bien ». Dieu, que c’était douloureux !
* Troisième souvenir, celui de l’impressionnant visage du recteur revenant d’un week-end aux Cèdres ou à Faraya, visage fortement marqué par les traces des lunettes de ski. Dieu, comme il nous impressionnait !
* Le quatrième, c’est le rituel du samedi à 16h30, Cour de la Vierge : préfet général ou même recteur, il trônait sur une impressionnante tribune pour diriger la prière d’envoi en week-end (ou ce qu’il en restait) prière que des générations d’anciens fredonnent encore : « L’ombre s’étend sur la terre ».
Croyez-moi, ces quatre petits souvenirs, même banals, marquent un mioche durant ses années scolaires !
De mes souvenirs d’éducateur, à part le soutien et la confiance qu’il m’accordait en tant que recteur et qui m’ont donné des ailes pour réaliser beaucoup de projets durant les années difficiles (c’est avec lui et feu le Père Clément que nous avons rêvé le poste d’animateur socioculturel), je retiendrai deux épisodes qui m’ont touchés personnellement et qui m’ont encore plus attachés à ce Collège.
* En février 1989, en plein cœur des hostilités dans les régions dites chrétiennes, nous mettons sur pied, le Père Clément, Sœur Jamilé Richa et Sœur Noha Daccache, un Service Social à Aïn el-Remmaneh pour venir en aide aux très nombreuses familles sinistrées de la région. Quand le Collège a repris ses activités, je monte voir le recteur pour lui demander ce que je devais faire. Et il a eu cette merveilleuse réponse : « Considère que ton engagement à Aïn el-Remmaneh auprès des plus démunis est le prolongement de ton engagement à Jamhour ! ».
* En juillet 1991, revenant, après 10 mois d’absence, d’un exil involontaire à Paris, pour les raisons que vous connaissez, je nous vois encore, le Père Clément (encore lui !), le Père Daccache et le Père Dalmais, jadis recteur, à son bureau, fêtant le retour de l’enfant prodigue.
Avant de prendre congé, il me fait un signe de la tête en me disant : « Ya Nagy, on te réclame à l’économat ». Je passe à l’économat. Quelle ne fut ma surprise de voir les dix chèques de ma période d’absence qui m’y attendaient. Le Père Dalmais avait considéré que, durant ces dix mois, parce que je continuais à œuvrer pour Jamhour et le Liban, il n’y avait aucune raison que mon salaire soit suspendu.
C’est ça, Jamhour !
Sur le Père Dalmais, je peux encore vous raconter des tonnes d’histoires et de souvenirs. Rien que ces douze dernières années, entre l’Inde, les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, la Suisse, les Émirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et la France, nous en avons accumulé des tas. Une chose est sûre : il remplit pleinement sa mission de Père assistant de l’Amicale, nous faisant profiter de son éternelle jeunesse, de ses précieux conseils et de ses indispensables souvenirs.
Mon Père,
Tout ce que chacun de nous peut souhaiter pour soi, c’est que Dieu lui donne votre foi, votre santé, votre lucidité, votre fidélité, votre intelligence, votre humour, votre sens de l’engagement, l’Amour que vous portez en vous, pour pouvoir dire, sans hésitation aucune : « J’ai réussi ma vie ! ».
Nagy Khoury
Secrétaire Général de l’Amicale des Anciens