Thème de l'année

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Thème de l’année 2018-2019

Les réseaux sociaux et la vie privée : quelle communication ?

Après avoir réfléchi, depuis deux ans, sur les conditions d’un bon « vivre-ensemble » au Collège, nous avons pris le temps nécessaire pour travailler à une meilleure communication entre les différents partenaires de notre communauté. Écouter, parler, se taire et verbaliser sont des actions qui ont été évoquées pendant deux années scolaires complètes. Pour réussir, une communication se déploie dans l’expression et le silence, dans un mot dit et un mot tu, dans une parole proférée (le mot prononcé) et dans une parole silencieuse (le corps présent ; le corps qui écoute). Si le fait de s’exprimer est essentiel à une bonne communication entre nous, le fait d’écouter et de se taire semble aussi indispensable pour que la parole puisse être dite. Toute parole n’est pas nécessairement bonne à proférer ; toute expression n’est pas bonne à n’importe quel moment et n’importe où.

La parole exige des conditions bien déterminées pour qu’elle soit dite et entendue, pour qu’elle soit acceptée et pour qu’elle aboutisse à une action positive constructrice et durable. Tout ne doit pas être dit partout et à tous. Certains aspects de notre vie, qu’ils soient personnels, familiaux ou même scolaires, ne peuvent être dits et exhibés à tout bout de champ. La discrétion, le discernement et le tact demeurent toujours nécessaires à toute expression et toute parole.

Pour toutes ces raisons, et dans la suite des thèmes des trois années précédentes, nous désirons insister cette année sur la différence fondamentale entre le domaine privé et le domaine public, entre ce qui est réservé à une personne ou à un groupe déterminé de personnes et ce qui est exposé à l’intérêt et la curiosité de toute personne. Cette distinction, qui n’est pas nécessairement une opposition mais une complémentarité, semble nécessaire à l’éducation telle que la désire le Collège Notre-Dame de Jamhour.

Il est évident que ce qui nous a poussés à braquer la lumière sur la distinction privé/public, c’est la manière d’utiliser les réseaux sociaux, que cela soit par les enfants ou par les jeunes et/ou même par les adultes, parents, enseignants. Quand Aristote a écrit son livre référence sur l’éducation, l’Éthique à Nicomaque (334­330 av. J.-C.), les réseaux sociaux étaient encore inimaginables. Quand Jean-Jacques Rousseau a rédigé son Émile ou De l’Éducation (1762), Facebook, WhatsApp, Instagram, Snapchat étaient des réalités d’un autre monde. Jusqu’aux années 1990, au moment où l’usage de l’internet commence à croître, nul ne pouvait imaginer une éducation qui tienne compte de l’usage des réseaux sociaux.

Dans le contexte de 2018, en ce temps où l’on parle de nouvelles addictions aux réseaux sociaux et de centres spécialisés pour en guérir, il nous incombe de réfléchir et même d’inventer une nouvelle éducation qui aide nos jeunes à grandir et à mûrir. Il est plus nécessaire que jamais que parents et enseignants réfléchissent sérieusement à des moyens sûrs pour accompagner les jeunes usagers des réseaux sociaux. Éduquer, c’est surtout montrer l’exemple : une réalité que tout éducateur ne peut pas oublier. À l’âge de la révolution informatique, il nous faut de nouveaux instruments pour repenser l’éducation et pour développer une éthique adaptée aux circonstances et aux conditions du troisième millénaire.

Depuis deux décennies, nous assistons au Collège à un usage croissant, voire excessif, des réseaux sociaux. Sans conclure que cet usage est nécessairement nocif et mauvais, nous notons cependant que beaucoup d’élèves et même d’adultes exposent leur vie privée sur le net. Sorties, dîners, anniversaires, relations sociales, relations amoureuses. Tout est sur le net. Les états d’âme, les likes et les dislikes, les moods, les sautes d’humeur, les bagarres sont exposés sur la toile. Les couleurs politiques, sociales, religieuses et même sportives sont exhibées sur les pages cybernétiques de nos écrans. Tout n’est pas à condamner mais est-ce que tout est à exposer aux yeux du grand public et du monde entier ?

En effet, ce qui est posté sur les pages du web pourrait nous être nuisible notamment quand nos posts sont mis sans discrétion et sans discernement. Il va sans dire que l’usage de l’internet est un champ réel où s’exerce notre sens du privé et du public. Beaucoup d’élèves souffrent d’une photo ou d’une vidéo osées qu’ils ont envoyées par WhatsApp à un ami et qui ont été partagées par la suite avec tous les élèves du même âge. Beaucoup de jeunes souffrent du harcèlement de leurs pairs, qui s’exprime de mille et une manières ; cela peut éventuellement pousser certains jeunes fragiles à penser à mettre fin à leur vie. Beaucoup de personnes souffrent dans leur dignité quand elles voient d’autres en train de partager des rumeurs non fondées sur leur vie, sur leur famille et sur leurs amis. Beaucoup d’enseignants souffrent de quelques parents qui, sur leur groupe de classe, ne ratent pas une occasion pour les critiquer vertement sans prendre le temps de vérifier l’information partagée. Beaucoup de parents souffrent quand ils voient des enseignants du Collège afficher des paroles et des situations indignes d’un éducateur. Même la direction de l’école est heurtée quand elle trouve que des professeurs sont incapables de garder et de respecter la discrétion nécessaire aux conseils de classe. Ce qui est dit dans ces conseils est parfois immédiatement partagé sur les réseaux sociaux avec les parents et les personnes concernées. Nous vivons dans un monde où tout ce qui est privé risque de devenir public, où toute intimité est exposée aux yeux du monde entier. Cependant nous ne pouvons guère imaginer notre vie sans cette distinction à respecter ! L’espace cybernétique constitue un vrai défi à la vie privée.

Tout usage des réseaux sociaux n’est pas un mal absolu mais ces réseaux sont un outil à double tranchant. Ils peuvent constituer un espace d’information, de culture, de connaissances, de liens et d’amitiés saines, comme ils peuvent se transformer en un champ d’exhibitionnisme de tout genre, un domaine où la méchanceté humaine trouve un moyen puissant pour s’amplifier et pour nuire au plus grand nombre et à un plus haut degré. C’est ce qui nous fait dire qu’il faut trouver l’éducation adéquate à cette nouvelle réalité humaine pour en faire un moyen de communication saine et positive et pour que notre communication puisse lier et relier les êtres humains que nous sommes.

De fait, les mots de Saint Ignace de Loyola demeurent pour nous de toute actualité quand il écrit, dans son « Fondement et Principes » des Exercices Spirituels (1522 – 1524), que « L’homme est créé pour louer, révérer et servir Dieu notre Seigneur et par là sauver son âme, et les autres choses sur la face de la terre sont créées pour l’homme, et pour l’aider dans la poursuite de la fin pour laquelle il est créé. D’où il suit que l’homme doit user de ces choses dans la mesure où elles l’aident pour sa fin et qu’il doit s’en dégager dans la mesure où elles sont, pour lui, un obstacle à cette fin. » Les réseaux sociaux peuvent être un moyen de louer et de servir Dieu quand ils deviennent un espace de vérité et de rencontre, comme ils peuvent constituer un vrai obstacle à la louange et au service de Dieu. À nous éducateurs d’utiliser notre sens du discernement pour faire de ces moyens un instrument utile pour grandir en humanité et en spiritualité, ce qui constitue la plus haute louange de Dieu et le plus grand service rendu au Créateur.

P. Charbel Batour, S.J.
Recteur