En général, les gens rechignent à s'occuper des personnes âgées, des têtes blanches comme dit M. Taoutel. Ils sont moins mignons que les enfants, moins fascinants que des personnes gravement handicapées ou malades, souvent revêches, fragiles. Et puis, il y a cette aura, indéniable, de vieillesse, qui donne l'impression de voir débarquer des gens d'une autre planète, des gens qui ont été comme nous et comme qui nous serons plus tard, mais des extraterrestres tout de même. D'un autre temps. Ils sont bossus, noueux, secs, énormes ou faméliques, ridés, branlants. Ils parlent une langue étrange, ressassent de vieilles histoires, ils sourient pour eux-mêmes et s'attachent à des détails qui nous agacent. C'est pourquoi j'ai hésité à lever le doigt quand on a réclamé des volontaires pour aller servir un repas dans un restaurant à des vieillards venus de différentes associations regroupées sous la tutelle de Rifaq el Darb.
Car servir, c'était accueillir.

C'était leur sourire, leur parler, leur tenir la main, quand souvent, on n'a pas envie de sourire, quand on ne sait plus quoi dire, quand la main tendue est déformée par l'arthrose.
C'était les guider, les écouter, les comprendre, quand ils sont cent à appeler d'une voix qui geint ou qui exige.
C'est une bonté qui ne coule pas de source. C'est l'amour du prochain, mais l'amour ardu, l'amour qui doit se battre contre les premiers élans de peur, d'incompréhension, de dégoût.
C'était un défi.
Je crois que je n'aurais pas pu s'il n'y avait eu ce premier sourire.
Elle est descendue du bus, sans aide. Elle était très maquillée, elle avait mis beaucoup de parfum, et des bijoux clinquants. Elle a pris mon bras, c'est elle qui me portait, et elle me parlait d'une voix de confidence. Son sourire était plein d'assurance. Elle avait fait des pieds et des mains pour être là. Elle m'a donné de la force pour le reste de la journée. Cette journée, elle serait pour elle qui avait voulu venir, qui avait voulu sourire à une grande bringue qu'elle ne connaissait pas, comme ça, gratuitement.
Comme un don, elle qui venait pour recevoir.

Le reste se perd dans un tourbillon de couleurs, d'odeurs, de visages. Je sers la nourriture en renversant les verres, je donne deux portions à tel vieil homme et oublie tel autre, je lance des regards de détresse à une camarade lorsqu'une petite vieille s'agrippe à mon pull et me supplie, quand le Père Noël va venir, de lui chiper un cadeau de plus pour son mari qui est cloué au lit. Flot de paroles, de lumières, de musique. La naine est soulevée en l'air par une dizaine de mains. Un gosse venu de nulle part sème la panique dans la foule. Un autre dévore la pâte dentifrice du tube que je lui ai donné. Une grande femme en noir, au visage ridé et creusé, porte un bébé dans ses bras et le fait danser en chantant très bas. Plus loin, un cercle de têtes blanches tourbillonne, entraîné par des volontaires.
Je m'éloigne un peu pour les regarder. Ils sont heureux, ils sont furieux, ils sont braillards et debout, ils sont vivants.
Je me lance sur la piste avec un vieil homme en veste bleue au nez en forme de pomme de terre, bonnet enfoncé jusqu'aux oreilles. Il m'entraîne dans un slow rapide, nous nous marchons sur les pieds, c'est qu'il tremble et que moi j'ai autant de grâce qu'un poulain qui vient de naître. Il fourre sa tête dans mon cou, et soudain, fond en larmes. Je n'ose plus bouger, sens les larmes couler au creux de mon épaule.
Viennent les Pères Noël et là, c'est la foire aux cadeaux. Les vieux ont de pauvres ruses, des gestes furtifs pour voler des cadeaux (un paquet contenant quelques vêtements) supplémentaire. Nous devons repérer ceux qui cachent des sacs sous leurs vêtements et les reprendre. C'est pitoyable, et je rougis en détournant le regard lorsqu'un minuscule personnage de quatre-vingt dix ans enfouit vite deux paquets dans sa ceinture. Un Père Noël poursuit une centenaire dans la foule, mais elle est plus rapide que lui et disparaît, le laissant avec une hotte vide. C'était son dernier cadeau.
À l'heure du départ, je les regarde s'engouffrer dans leur bus avec soulagement. Je retourne chez moi, loin de leur misère, de leur vie fragile et vacillante, de leur solitude. Loin de cette vieille dame, grande et mince, assise sur un fauteuil roulant et se tenant droite comme une lady et me demandant : « Mais pourquoi j'oublie ? Comment elle s'appelle ma fille déjà ? Dis-moi, toi comment tu t'appelles, comment tu t'appelles ? Pourquoi j'oublie tout ? », essayant de rire et pleurant dans le vent de décembre.
Loin d'eux.
Mais incapable d'oublier leur regard, leur odeur de tabac froid et de moisi, leurs mains osseuses s'agrippant aux nôtres pour ne plus les lâcher, avec l'espoir et l'ardeur de ceux qui veulent vivre encore.
Nous leur avons rendu le sourire, mais pour combien de temps ?
Mia Jamhouri - TH
