Revue du Liban : Le “Pape noir” en visite au Liban

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Le “Pape noir” en visite au Liban
Père Adolfo Nicolás: “Il faut s’adapter aux défis des temps présents en tablant sur la spiritualité de Jésus-Christ”

Le supérieur général de la Compagnie de Jésus, le père Adolfo Nicolás, 29ème successeur de saint Ignace de Loyola, fondateur des pères jésuites, a passé trois jours au Liban, du 23 au 27 mars 2011. Sa visite, qui a coïncidé avec la journée de rencontre islamo-chrétienne et l’intronisation du patriarche Béchara Boutros Raï, s’est déroulée selon un programme très riche en rencontres et en discours. La Revue du Liban a recueilli ses propos et suivi les différentes étapes de son premier séjour au pays du Cèdre.


Père Nicolás: “Pourquoi nous faisons-nous souffrir les uns, les autres?
Pourquoi ne réduisons-nous pas la pauvreté et l’injustice?”

 

Calme, avenant, humble et ouvert aux autres, le père Nicolás est imprégné de spiritualité ignatienne. Tous les discours qu’il a prononcés lors de son passage au Liban, en sont la preuve tangible. Tous ceux qui ont eu la chance de le côtoyer ont été directement touchés par la profondeur de ses propos. Il a entamé son séjour au Liban le 24 mars par la visite du collège Notre-Dame de Jamhour, du président de la République, des locaux de l’Université Saint- Joseph et de l’Hôtel-Dieu. Le lendemain et à l’occasion de la célébration de la Journée mondiale de la Communauté de Vie Chrétienne, le père Nicolás, assistant ecclésiastique mondial de la CVX, a rencontré les membres de la Communauté. La CVX a été fondée par les compagnons de saint Ignace et elle regroupe des laïcs qui désirent vivre leur foi dans le quotidien, tout en approfondissant leur cheminement spirituel selon la méthode de saint Ignace. C’est en présence du père Nicolás et au début, de cette rencontre, que certains membres ont renouvelé leur engagement ou bien l’ont annoncé pour la première fois.

Les pères Antoine Kerhuel (assistant du père général), Adolfo Nicolás (supérieur général de la Compagnie de Jésus),
Victor Assouad (supérieur provincial pour le Proche-Orient), Saleh Nehmé,
Bruno Sion (recteur du collège Notre-Dame de Jamhour et représentant du provincial pour le Liban).

 

Les pères Adolfo Nicolás, Victor Assouad, Peter-Hans Kolvenbach,
Bruno Sion, Denis Meyer, Dany Younès et Nabil Ghaly.

Changements rapides et profonds
Les propos du père général, riches en expérience et spiritualité, marquent par leur profondeur. “Le père dominicain Gustavo Gutierrez qui a initié la théorie de la libération, a souligné, dans une interview, l’importance de la spiritualité solide pour les laïcs. A la question de savoir quelle spiritualité serait la plus indiquée pour eux, il a répondu: la spiritualité ignatienne, car elle donne une méthodologie au quotidien, dans la vie professionnelle, personnelle et sociale pour avancer et croître dans la volonté de Dieu”, précise père Nicolás.
“Tout en préservant l’identité de la Communauté de Vie Chrétienne, il faut aussi s’adapter aux défis des temps présents, car les changements sont très rapides et profonds”.
Le supérieur général se réfère à l’évolution technologique très rapide de nos jours: “Il est désormais plus difficile de communiquer avec les enfants dans ce domaine. Des enfants de quatre ans et même d’un an et demi utilisent déjà les ipods, alors que certains adultes ne s’y sont pas encore attelés. C’est la rapidité du changement”. En termes de mutations, il fait également référence, dans ce contexte, au surplus d’informations qui nous assaille. “Il suffit, à titre d’exemple, de taper dans la case recherche de Google un seul sujet et des centaines de milliers, voire des millions de pages nous sont proposées. Comment distinguer les infos fiables des infos erronées? C’est un grand problème pour nous et pour l’éducation. Si nous prenons l’exemple du Japon, les infos sur le danger du nucléaire ont été exagérées, car on veut faire une campagne contre le nucléaire en Europe”.

Les évêques présents à la messe et à droite, le nonce apostolique au Liban, Mgr Gabriele Caccia.

 

Les pères Nabil Ghaly et Dany Younès, qui ont prononcé les vœux solennels, en compagnie du père Adolfo Nicolás.

Autre défi à relever, le manque de compassion dans le monde. Selon père Nicolás, toute l’humanité se retrouve autour de trois points communs: la souffrance, l’amour et la croissance. “Pourquoi nous faisons-nous souffrir les uns les autres? Pourquoi ne réduisons-nous pas la souffrance, la pauvreté et l’injustice? Si nous n’ouvrons pas la voie à l’acceptation de l’autre et à la croissance ensemble, ça ne marchera pas. C’est de la crédibilité dont la société a besoin. Nous avons observé, dès 1970, un début de crise du langage: tout le monde parle très bien, mais est-ce que cela sort du cœur? Est-ce ainsi que l’on témoigne de nos valeurs et de nos relations avec autrui? Ce sont des temps difficiles, mais très engageants. Et les temps difficiles sont des temps pour les grandes personnes”.
S’adressant aux membres de la CVX, il leur dit: “C’est le moment pour qu’en tant que groupe nous répondions à ces défis. Vous avez de la concurrence face à tous ces changements et des défis à relever. Il vous faut distinguer ce qui est profond de ce qui est superficiel dans la vie de tous les jours et ce, en tablant sur la spiritualité de Jésus- Christ”.

Discernement de Marie
Au terme de cette rencontre, une messe présidée par le père provincial, Victor Assouad, a été célébrée par le père général et les pères jésuites, en l’église Saint Joseph des pères jésuites, en présence du nonce apostolique au Liban, Mgr Gabriele Caccia, d’évêques et de représentants de diverses communautés religieuses chrétiennes.
Au cours de la messe, les pères Nabil Ghaly et Dany Younès ont prononcé leurs vœux solennels. Des moments de grande émotion marqués par le discours du père Adolfo Nicolás commentant le texte de l’Annonciation: “Le message d’aujourd’hui, c’est la vocation, le discernement, la décision. Dieu vient toujours avec une vocation, un appel, une invitation neuve, surprenante qui devient un défi. Et on voit que Marie a senti cela à l’annonce de ce qui va lui arriver. Elle est très sincère avec elle-même, devant sa conscience et devant Dieu: elle a exprimé clairement son incompréhension. Puis, vient le moment du discernement. Elle réfléchit en elle-même et quand elle se rend compte que c’est la parole du Seigneur, elle accepte sans conditions. Marie n’est pas la personne qui dit oui facilement. Elle a posé des questions, soulevé des difficultés: c’est le discernement honnête, sincère. Vous rappelez-vous de la parabole des deux frères que le père envoie au travail, l’un dit oui facilement mais n’y va pas, alors que l’autre plus sincère dit non mais y va après coup?
Le discernement n’est pas chose facile, car il est basé sur la réalité de notre personne, sur nos difficultés. La clé est de savoir si c’est la volonté de Dieu ou non. Le Seigneur est discret, parfois silencieux. Dans le discernement, nous entrons au plus profond de notre cœur pour sentir vers où Dieu veut nous guider, car l’appel se trouve au fond du cœur. Le but est de faire de notre vie une image de celle du Christ. Le discernement a donc lieu lorsque nous cherchons des signes et que nous les trouvons. Quand Marie dit oui, plus de questions et toutes les difficultés s’éliminent l’une après l’autre. Marie prend conscience que le salut de l’humanité dépend d’elle. Elle dit oui avec le cœur et commence à s’émouvoir. C’est ce genre de oui qui est vrai, car il entraîne énergie et joie, même en cas de difficulté et de lutte intérieure”.

Dialogue de foi
Le supérieur général a, par la suite, rejoint la rencontre islamo-chrétienne célébrée en l’église du collège Notre-Dame de Jamhour où il s’est exprimé en anglais pour souligner l’importance du dialogue avec les autres religions qui revêt quatre dimensions: foi, valeurs, action et prière. “Ce genre de dialogue de foi met en évidence nombre de valeurs que nous partageons: (…) notre souci pour la justice, tout particulièrement la justice sociale à l’égard du prochain, de l’attention au pauvre, au petit, au faible, à celui qui a dû fuir son pays et trouver asile auprès de nous. Nous nous retrouvons aussi dans notre souci du respect de la création. (…) Nous partageons la louange et l’adoration du Créateur, l’action de grâce pour Ses dons et l’esprit filial qui attend tout de Lui; la confiance en Sa miséricorde, nous qui sommes pécheurs; le respect de Ses décisions, même quand nous ne les comprenons pas, comme Abraham ou Job”.
Avant de quitter le Liban, le R.P. Adolfo Nicolás s’est rendu à Bkerké pour féliciter le nouveau patriarche maronite, Béchara Boutros Raï de son intronisation à la tête de l’Eglise d’Antioche et de tout l’Orient.

Qui est le père Adolfo Nicolás?
Le père Adolfo Nicolás (75 ans) a été élu supérieur général de la Compagnie de Jésus, samedi 19 janvier 2008, en succession au père Peter-Hans Kolvenbach dont le pape avait accepté la démission, bien que la charge soit accordée à vie.
Il a toujours perçu sa vocation jésuite comme une vocation universelle: “Je n’étais pas un jésuite seulement pour l’Espagne, j’étais prêt à aller n’importe où. Alors, je me suis porté volontaire”. Il est donc parti faire ses études de théologie au Japon, à 28 ans, il y a été ordonné et s’est ensuite totalement imprégné par la culture du pays. Son expérience internationale, au Japon donc, mais aussi aux Philippines (où il fut directeur de l’Institut pastoral de Manille), puis comme modérateur de la conférence de l’Asie du Sud-Ouest et Océanie, ainsi que ses capacités linguistiques (espagnol, japonais, anglais, français et italien), lui confèrent un profil adapté pour gérer plus de 19.200 jésuites dans le monde. Connu de tous, parce qu’il fut secrétaire de la précédente congrégation générale où ses talents de diplomate et de coordonnateur furent appréciés, il présente aussi les attributs romains indispensables à ce poste particulièrement important de l’Eglise catholique de 1968 à 1971. Il a en effet préparé sa maîtrise en théologie à l’Université grégorienne, dans une spécialité - la théologie systématique - considérée comme plutôt “classique”. Marqué par ses parents qui “avaient un sens de l’adaptation”, il se voit “plus disposé à entendre non seulement les mots, mais également la ‘musique’ de l’expérience de l’autre”. Et ceci l’a beaucoup aidé, en particulier aux moments où il a “passé dans d’autres cultures et réalisé que les gens traversent des expériences tout à fait différentes de ce qu’on connaît”.
C’est, aussi, l’homme de gouvernement avec une expérience de provincial, mais aussi de gestionnaire d’université ou d’établissement de formation. Il a une expérience de vie avec les plus pauvres, passe très bien auprès des jeunes et connaît toutes les difficultés posées par le dialogue interreligieux au plan théologique en Asie.

Par Lina Asfar
Article paru dans "La Revue du Liban" N° 4308 - Du 2 au 9 avril 2011
http://www.rdl.com.lb/2011/q2/4308/index.html