Mémorial des Martyrs de la guerre : Messe solennelle et cérémonie inaugurale (21/11/2015)

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Mémorial des martyrs de la guerre du Collège Notre-Dame de Jamhour
Messe solennelle et cérémonie inaugurale 21 novembre 2015

 

Nos martyrs, ces héros…

‘’Grain de blé qui tombe en terre,
Si tu ne meurs pas,
Tu resteras solitaire,
Ne germeras pas.

Qui à Jésus s’abandonne,
Trouve la vraie vie.
Heureux l’homme qui se donne,
Il sera béni.’’

Jamais le devoir de mémoire ne s’est fait sentir avec autant d’acuité qu’aujourd’hui. Le Collège Notre-Dame de Jamhour revêt son habit de cérémonie la veille de la fête de l’indépendance pour faire face à notre douloureuse histoire et pour honorer ses fils et filles morts pour le Liban entre 1958 et 2014.
Il y a un an, entre décembre 2014 et janvier 2015, naissait l’idée d’un mémorial dédié aux martyrs. Les Anciens du Collège ont vite fait de prendre ce projet à bras le corps afin que sa réalisation réponde à la soif de reconnaissance envers les martyrs du Collège morts pour notre pays. Ils sont 70 à avoir nourri de leur sang le sol sacré de la patrie, pour eux, toutes les générations s’inclinent en reconnaissance.
 
Un concours d’idées a été lancé et le financement assuré par les anciens du Collège.

En dépit de toutes les menaces qui pèsent sur notre pays, de tous nos détracteurs tapis dans l’ombre, de tous les fauteurs de troubles, nous sommes venus nombreux ce samedi 21 novembre pour rendre hommage aux 70 héros (pères jésuites, élèves, parents d’élèves, professeurs, employés…) mais aussi pour faire nôtres leurs convictions, leur esprit de résistance, leur libanitude. Pères jésuites, familles et amis des martyrs, professeurs, préfets, membres de l’administration, élèves anciens et actuels… se sont tous réunis à 11h, en l’église du Grand Collège, pour célébrer la messe solennelle, présidée par le Révérend Père Charbel Batour, recteur du Collège, accompagné à l’autel par les pères (anciens et actuels) de la communauté de Jamhour. En cette journée si spéciale, tout respirait le calme et le recueillement. La nature elle-même y avait mis du sien pour rendre hommage aux héros qui nous ont précédés aux cieux : de fait, le ciel était d’un bleu limpide, et la verdoyante colline de Jamhour, nimbée d’une lumière éclatante… À l’intérieur de l’église, le mot d’accueil de M. Nagy el-Khoury, secrétaire général de l’Amicale des Anciens, était d’autant plus percutant qu’il vibrait d’émotion, rappelant que 40 ans après le déclenchement de la dernière guerre, il devenait urgent pour nous d’immortaliser leur mémoire en leur aménageant un espace :

  • pour que jamais on n’oublie où peut mener la violence.
  • pour que nos jeunes méditent sur le sens du sacrifice, mais aussi sur l’absurdité des guerres.
  • pour se rappeler qu’il nous faut, à tout prix, construire la paix, ensemble.
  • pour se serrer les coudes, au sein de la famille libanaise, travailler sur notre immunité, consolider notre solidarité.
  • pour entamer un travail de mémoire nécessaire à notre reconstruction.
  • pour engager un processus de réconciliation avec soi et avec l’autre, puis avec notre passé lointain ou récent.

 

La procession des fanions des promotions 1960 à 2015 (portés par les coordinateurs) était un autre moment fort précédant la célébration eucharistique : c’est comme si chaque “porteur” de fanion devenait le messager d’un martyr de sa promotion, une sorte de passeur de flambeau… Moment d’autant plus émouvant que la musique accompagnant la procession remplissait à la fois l’église et les âmes des fidèles…

La célébration eucharistique : le summum de la communion de tous les présents au mystère du Christ devenu pain et, à travers Lui, la communion avec les martyrs devenus offrande au Père Céleste. Les lectures de la messe célébrée pour l’inauguration du Mémorial avaient toutes ce point commun : elles mettent en lumière la grandeur de ceux qui, “comme [le Christ], ont donné leur vie pour leurs amis”. Comme l’a si bien souligné l’homélie du Révérend Père Bruno Sion s.j., ancien recteur du Collège, les 70 martyrs de Jamhour, à l’instar de notre Seigneur, ont sacrifié leur vie pour leur pays… C’est dans cette perspective d’union au Christ (cf. la parabole de la vigne et des sarments) que devrait se lire l’épitaphe du Mémorial : “Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime” (Jn 15-13). Ainsi la mort des 70 héros n’est pas vaine, elle n’est pas synonyme de défaite, de malheur ou de fin, au contraire, elle signe l’entrée dans la vie éternelle, la vie DANS le Christ, là où il n’y a ni tourment, ni guerre, ni douleur… Le don suprême de leur vie transfigure les martyrs, les hissant au rang de héros, de guides, de modèles pour les générations à venir…

Les chants liturgiques, ce jour-là, avaient eux aussi une résonance particulière dans les cœurs… Comme de coutume, ils étaient admirablement interprétés par la talentueuse chorale du Collège, mais ils avaient à l’occasion de cette cérémonie ce petit plus, ce petit supplément d’âme qui nous donnait accès au monde indicible du Royaume que nous pressentions déjà là, presque à portée de main (ou de cœur…).

Après la lecture des intentions pour la paix dans le monde, pour la grande famille de Jamhour et pour nos morts, est venu un moment autrement plus émouvant : celui où M. Nagy el-Khoury a lu les noms des 70 martyrs en précisant à chaque fois la promotion, l’âge du martyr et la date à laquelle Dieu l’a rappelé… Un je ne sais quoi de sacré, à la fois triste et joyeux, perçait à travers les notes de musique qui ponctuaient de temps à autre la lecture des noms… Sur l’air du divin Amazing Grace, les noms prononcés prenaient une coloration mystique, on avait même l’impression qu’ils nous communiquaient, au-delà des sens, ce quelque chose d’ineffable que l’on appelle mystérieusement la communion des âmes…

À l’issue de la messe, le mot de M. Jean Darwiche, membre de la Commission du Mémorial, a mis l’accent sur la genèse de ce mouvement de solidarité né au lendemain des hostilités, quand la mort fauchait l’un après l’autre un camarade de promotion, un parent, un père jésuite, un enseignant… Mais à chaque fois que le projet du Mémorial était sur le point de se concrétiser, la guerre éclatait, et le projet était reporté à une date ultérieure, lointaine… Il a fallu attendre toutes ces années avant de pouvoir enfin toucher du doigt, cette année 2015, la dernière étape de la réalisation du projet à savoir la construction du Mémorial.

Au sortir de l’église, chacun pouvait retirer une copie du très beau livre paru à cette occasion (avec un tiré à part), intitulé Mémorial des Martyrs de la guerre du Collège Notre-Dame de Jamhour. 1958-2014. Belle preuve d’Amour. Belle revanche de la (vraie) Vie (en Christ) sur la mort, la désolation, l’horreur, le non-sens… Belle œuvre que ce recueil de témoignages retraçant le parcours de chaque martyr, encadré d’une part par la préface de Père Charbel Batour donnant tout son sens à cet acte héroïque qu’est le don de sa vie, et d’autre part par la description de tous les projets de mémorial qui ont été soumis au jury en charge dudit projet (photos à l’appui), dont celui (cf. la dernière photo) qui a été sélectionné et a pris corps dans le monument construit sur l’esplanade de l’église.

Nous arrivons enfin au moment crucial de l’événement célébré : la cérémonie d’inauguration du Mémorial des Martyrs. Tous les participants se sont dirigés vers le mât où, une fois le drapeau libanais hissé, ils ont chanté avec ferveur et d’une seule voix l’hymne national. Il n’est pas étonnant qu’un frisson ait parcouru la foule, et pour cause : nous étions tous réunis face au drapeau et grâce à ce drapeau dont la couleur rouge, dominante, était plus que jamais significative et prenait à cet instant précis tout son sens ; nos 70 martyrs, par leur généreux sang épandu, désormais consacrés héros, font partie intégrante de notre Histoire, de notre vie, de nous-mêmes, de notre drapeau voire ils SONT notre drapeau, notre fanion de paix, de joie, du vivre ensemble brandi contre le terrorisme et la violence ! Après l’hymne national, place au mot du P. Sion expliquant la structure du mémorial. Ensuite, geste symbolique, le Père Recteur a coupé le ruban, nous introduisant officiellement dans l’espace où nous allions enfin découvrir le Mémorial et faire connaissance avec 70 noms, 70 histoires, 70 vies… Moment intense de recueillement, de communion. Sur l’esplanade de l’église, écrin de verdure inondé de soleil ce jour-là, le regard glissait sur cette structure bétonnée doublée d’une enfilade de panneaux d’acier où les noms des martyrs ont été gravés, réfléchissant la lumière, métaphore terrestre de la Lumière céleste, celle éternelle de la Résurrection… Discret et pourtant bien ancré, ce mur de dix-huit mètres de long se fond dans le paysage, épousant par ses courbures les mouvements de l’architecture de ce pan du Collège, permettant ainsi à celui qui s’y promène de se recueillir, de rêver, de méditer… De par ses entournures, la structure ne bloque pas le regard, bien au contraire, elle le guide d’un panneau à l’autre, lui laissant ainsi le temps de se poser (et de se reposer) l’espace de quelques instants sur un ensemble de noms, de s’y recueillir, avant de se diriger vers d’autres noms, d’autres horizons… On peut même dire que ce Mémorial semble nous inviter à entrer dans la sphère de vie de chaque martyr, à communier avec lui en imaginant, à partir des indications fournies (son âge, la date et le lieu de sa mort), ce qu’il a été (ou pu être), ce qu’il a fait (ou pu faire), ce qu’il aurait pu/voulu être ou faire… Nous cheminons ainsi, spirituellement, avec nos amis des cieux… Chaque nom se transmue en histoire laquelle semble défiler sous nos yeux ; nous voyons se déployer un imaginaire qui entre en contact avec le nôtre, au-delà du monde physique. Ce voyage dans le temps et dans l’esprit est aussi un voyage d’initiation puisque, au fur et à mesure que les noms défilent, nous réalisons, à chaque pas que nous faisons, à quel point la vie matérielle est futile, éphémère… Ce voyage intérieur nous permet surtout de mieux comprendre (et de se laisser imprégner par) le sens de l’épitaphe du Mémorial : “Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime” (Jn 15-13).

Franchissons à présent le seuil du Mémorial-Thabor pour clôturer la matinée autour du verre de l’amitié dans les jardins de l’église. Laissons le mot de la fin aux retrouvailles émouvantes de chacun…

Ginette Salha

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