L'orient-Le jour : Amin Maalouf à l’Académie française : le Liban « immortel »

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Par Carole DAGHER | vendredi, juin 15, 2012

La célèbre coupole de l'Académie française a accueilli hier le Liban d'Amin Maalouf, en recevant « tout entier et sans réserve », selon les mots de Jean-Christophe Rufin, l'illustre écrivain franco-libanais, désormais « immortel » au milieu de ses pairs académiciens.

Amin Maalouf avec son habit vert et son épée d’académicien. Photo AFP

Le Liban - sa Montagne, ses traditions, ses odeurs et ses couleurs telles que reflétées dans des écrits d'Amin Maalouf - était là, avec son accent aussi, comme s'est amusé à le souligner le romancier franco-libanais, avec les personnages de ses livres, comme l'a relevé Rufin dans son discours de réponse, avec sa mémoire, ses subtilités... et ses amis. Ils étaient nombreux, venus du Liban, des États-Unis, de l'île d'Yeu, où l'écrivain se retire pour écrire, et de diverses régions de France. Fauteuils verts pour les académiciens (la plupart des 40 membres étaient présents), gris pour les invités, famille, amis et journalistes. À 15h, Amin Maalouf est entré en grande pompe dans la salle, paré de son habit vert et de son épée. Il a pris place dans son fauteuil, tandis que la secrétaire perpétuelle de l'Académie, Hélène Carrère d'Encausse, s'installait à la tribune aux côtés des écrivains Marc Fumaroli et Jean-Christophe Rufin. L'émotion le disputait à la solennité de l'instant, et l'assistance devait écouter, pendant près d'une heure et dans un silence religieux, Amin Maalouf prononcer son discours en annonçant, avec humour et dans la musique toute levantine de son accent, « après les roulements des tambours, les roulements de langue ».

Sous la coupole de l'Académie française, la voix d'Amin Maalouf s'est élevée avec cet accent levantin caractéristique qu'il a mis à l'honneur en même temps qu'il rendait l'hommage traditionnel à son prédécesseur, l'anthropologue et ethnologue Claude Lévi-Strauss. Rappelant que « ce léger roulement, qui, dans la France d'aujourd'hui, tend à disparaître, a longtemps été la norme », et que « c'est ainsi que s'exprimaient La Bruyère, Racine et Richelieu, Louis XIII et Louis XIV, Mazarin bien sûr et, avant eux, avant l'Académie, Rabelais, Ronsard et Rutebeuf ». L'académicien franco-libanais a ouvert son discours, non sans émotion, sur sa première entrée à l'Académie, vingt-cinq ans plus tôt, pour y recevoir un prix prestigieux, et il avait été invité à la séance publique annuelle, alors présidée par Claude Lévi-Strauss. S'attendait-il un jour à se retrouver lui-même succédant à son prestigieux aîné, « pour prononcer son éloge, dans cette solennité, en faisant résonner mon accent » ?
Brassant avec un singulier brio l'histoire et les mythes qui constituent le socle émotif et objectif de cette relation unique qu'entretiennent le Liban et la France, Amin Maalouf présente l'« histoire d'amour entre ma terre natale et ma terre adoptive », inaugurée par l'alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique, et consolidée par la culture et la langue. Des formules percutantes qui résument les grands traits de cette histoire : « Par la vertu d'un traité ambigu est née une amitié durable », mais « ce sont les écoles qui ont tissé les liens. Et c'est la langue qui les a maintenus depuis un demi-millénaire ».

En cours de route, Maalouf s'arrête à l'un des acteurs de cette histoire franco-libanaise, Ernest Renan. Ce « Libanais de cœur écrivit sa Vie de Jésus aux pieds du Mont-Liban, en six semaines, d'une traite. Renan, qui, dans une lettre, avait souhaité qu'on l'enterrât là-bas, près de Byblos, dans le caveau où repose Henriette, sa sœur bien-aimée. Renan qui fut élu en 1878 au 29e fauteuil, fauteuil qui allait être, cent ans plus tard, celui de Lévi-Strauss. »
Avant d'aborder la vie de Claude Lévi-Strauss, le romancier franco-libanais évoque le mythe de l'enlèvement d'Europe, qu'il a choisi de faire figurer sur la garde de son épée. « Les mythes nous racontent ce dont l'histoire ne se souvient plus. Celui de l'enlèvement d'Europe représente, à sa manière, une reconnaissance de dette - la dette culturelle de la Grèce antique envers l'antique Phénicie. »

Saper les murs de la détestation
Les talents de conteur d'Amin Maalouf entraînent ensuite son auditoire sur les pas du célèbre ethnologue et académicien au fauteuil duquel il succède. Une biographie passionnante, mais surtout une réflexion dont on trouve des échos dans l'humanisme d'Amin Maalouf, qui relève les questions liées à l'égalité des civilisations, au grand questionnement autour de « l'apport de l'Occident à la civilisation humaine », aux rapports entre mythes et histoire, à la réflexion sur l'homme et sur les lois du langage. Lévi-Strauss, souligne Maalouf, « proclamait l'égale dignité de toutes les civilisations humaines. L'égalité n'est jamais autre chose qu'une pétition de principe ; il va de soi que tous les hommes ne sont pas nés égaux et que toutes les civilisations ne sont pas égales ; mais à l'instant où l'on renonce à cette pétition de principe, à l'instant où on légitime l'inégalité, on s'engage sur la voie de la barbarie ». Et d'ajouter : « S'il y a primauté de l'Occident, nous dit (Lévi-Strauss), elle doit s'exercer dans la décence et dans le respect des plus faibles. »

De cet être libre, qui « se refusait systématiquement à parler au nom de qui que ce soit... sinon quelquefois de l'espèce humaine », et qu'il « ne fallait pas tenter d'enfermer dans les limites d'une nation, d'une communauté, d'une civilisation. Ni d'une doctrine, fût-elle issue de ses propres travaux. Ni d'une discipline », l'écrivain franco-libanais semble être proche, par la démarche et l'intérêt à l'homme, sans les entraves de l'enfermement identitaire. « Anthropologue ? Oui, sans doute. À condition de préciser que l'objet de sa recherche, ce n'était pas l'homme « primitif », c'était tout simplement l'homme », souligne Maalouf à propos de Lévi-Strauss, avant de le citer : « L'humanité s'installe dans la monoculture, écrivait-il déjà dans Tristes Tropiques ; elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. »

Amin Maalouf s'est également arrêté à la figure d'un grand ami de Lévi-Strauss, « fidèle ami du Liban aussi » : Henri Seyrig, éminent archéologue et membre de l'Institut français d'archéologie. Il lui a rendu un hommage appuyé en rappelant notamment son rôle dans la fondation à Beyrouth de l'Institut français d'archéologie, « qu'il allait diriger pendant plus de vingt ans ». Et Maalouf précise : « Même quand André Malraux le nommera en 1960 directeur des Musées de France, il refusera d'abandonner son autre poste, faisant constamment la navette entre les deux pays qu'il aimait. Henri Seyrig demeure dans la mémoire des Libanais - et même, incidemment, dans celle de mes proches -, comme l'archétype de ce qu'il y a de plus noble et de plus généreux en France. »

C'est à la conclusion de son discours qu'Amin Maalouf réserve son plus bel engagement, sa profession de foi, lancée comme un cri, une promesse : celui de « saper, de contribuer à démolir » le « mur de la détestation » qui s'élève en Méditerranée, « entre Européens et Africains, entre Occident et islam, entre Juifs et Arabes », afin de faire prévaloir ses « rêves d'harmonie, de progrès et de coexistence ». « Telle a toujours été ma raison de vivre, ma raison d'écrire, et je la poursuivrai au sein de votre Compagnie. Sous l'ombre protectrice de nos aînés. Sous le regard lucide de Lévi-Strauss. »

« Restez vous-même », lui dit Rufin
Le discours de l'académicien s'est terminé dans un tonnerre d'applaudissements. Son ami et confrère Jean-Christophe Rufin enchaîne avec un discours non moins brillant, au cours duquel il retrace la vie, l'histoire familiale et le parcours de l'écrivain franco-libanais dont il dit avoir suivi l'exemple en devenant romancier. L'analyse percutante qu'il fait de l'œuvre d'Amin Maalouf éblouit par sa justesse et sa profondeur. Elle « vise à cerner les sources de l'inspiration » de l'écrivain franco-libanais. « Toute votre œuvre, toute votre pensée, toute votre personnalité sont un pont entre deux mondes à l'égard desquels vous ne nourrissez aucune illusion, dont aucun ne doit prévaloir sur l'autre et qui portent chacun leur part de crimes mais aussi de valeurs. Ce sont ces valeurs que vous voulez unir », devait notamment déclarer Rufin, avant de conclure : « Prenez place parmi nous, entrez ici avec "vos noms, vos langues, vos croyances, vos fureurs, vos égarements, votre encre, votre sang, votre exil". Devenez dès cet instant l'un des nôtres, mais surtout, Monsieur, restez vous-même. »

L'ovation qui devait saluer ce discours donnait le signal de la fin de la cérémonie à l'issue de laquelle un grand cocktail attendait, dans la très belle cour vitrée de l'École nationale supérieure des beaux-arts, les centaines d'invités, parmi lesquels on reconnaissait d'autres académiciens dont l'ancien président Valéry Giscard d'Estaing, Jean d'Ormesson, Florence Delay, Assia Djebar, Danièle Sallenave, Alain Decaux, de nombreux écrivains, des personnalités du monde de la culture en France et, côté libanais, de nombreuses personnalités dont le ministre de la Culture, Gaby Layoun, venu au nom du gouvernement libanais, l'ambassadeur Boutros Assaker et son épouse, les ambassadrices Najla Riachi, et Sylvie Fadlallah, MM. Marwan Hamadé, Tarek Mitri, Ghassan Salamé, Mme Mirna Boustani, M. François Abi-Saab, les membres du comité d'honneur et du comité de l'Épée, la famille d'Amin Maalouf, les parents et les nombreux amis.

 

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