L'Orient-Le Jour : Second volet du récit qui retrace ma dernière année scolaire, à la faveur d’un vieux carton retrouvé (2/2)

Gilles Khoury | OLJ - 13/08/2018

C’était la dernière semaine de juin 2008. Alors que nos dos, carapaces enfin délestées du fardeau des cartables, s’arc-boutaient sur des fiches de révision surlignées au marqueur fluo, sœur S. avait fait irruption dans les classes de primaire, déjà inondées par la nonchalance de l’été. Aux tout-petits qui avaient immédiatement cessé leurs bavardages et discrètement vérifié la propreté de leurs doigts et tabliers, elle avait annoncé : « Vendredi, c’est la parade d’adieu des classes terminales. Nous allons nous mettre au bricolage pour leur souhaiter le succès dans la nouvelle vie qui commence pour eux maintenant. »

Bon vent à toi !
Aussitôt, les élèves s’étaient mis au travail. La langue en coin, ils avaient dessiné des voitures inachevées, des maisons dardées de soleil, des médecins, des avocats, des ordinateurs et des téléphones portables, comme autant de choses auxquelles peut ressembler « la vie d’adulte » aux yeux de ceux qui en sont encore si loin. Ils en avaient gratté des arcs-en-ciel approximatifs, des montagnes branlantes et des mers irisées, sur du Canson blanc. Au fond du carton GILLES 2008, j’en ai retrouvé un, dont la poussière avait rongé les bords et chagriné les couleurs. C’est A., mon petit cousin, qui me l’avait tendu alors que nous démarrions la parade dans la cour du Petit Collège. « Bon vent à toi ! Bonne chance dans ce qui t’attend à la sortie », avait-il griffonné de son écriture façon Basquiat, où s’étaient glissées une ou deux attendrissantes fautes d’orthographe. Il avait bien raison, du haut de ses cinq ou six ans, le petit A. Car s’il me restait bien une raison d’affronter les piles de feuilles à apprendre par cœur puis aller les régurgiter sur les pupitres du Lycée français où se tenaient les épreuves du bac, elle avait justement pour nom, à la fois palpitant et intrigant, « ce qui m’attend à la sortie ». Pourtant, je n’avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait être à l’époque. Le petit A. en savait visiblement plus que moi, si je devais me fier aux avions acidulés qu’il avait fait voler sur son Canson blanc, mais que je n’ai guère embarqués, aux dossiers pesants, au bureau solennel que je n’ai nullement investi, et à la famille nombreuse qu’il avait méticuleusement croquée mais que je n’édifierai sans doute jamais.

Se jeter dans le vide
Je me souviens de la vision des petites classes, frêles silhouettes quadrillées de bleu et d’orange, agglutinées autour des camionnettes flanquées de grésillants haut-parleurs où nous étions hissés. Des centaines de paires d’yeux braquées sur nous. Ils nous offraient leurs maigres bras aux extrémités desquels des fichus blancs s’agitaient à notre passage. En les regardant, on pouvait entendre leurs cœurs battre à l’unisson, voir briller leurs pupilles qui nous transformaient en géants. Imperceptiblement, des larmes m’avaient perlé au bord des cils, au moment où ma prof de dixième, Mlle B., s’égosillait : « Bonne route Gilles ! » Karen m’avait serré la main, comme si nous nous apprêtions à nous propulser, ensemble, dans le vide de la vie, à la force des armes auxquelles ces 12 années de pénitencier nous avaient chevillés.
Plus loin, j’avais bien ri quand les préfets et professeurs du secondaire, ces intraitables tyrans, d’ordinaire empêtrés dans leurs tailleurs amidonnés, lâchaient la bride à une euphorie qu’on ne leur avait jamais soupçonnée. Ils applaudissaient à pleines paumes, criaient jusqu’à s’arracher la glotte, grimpaient sur ce qui leur tombait sous le pied pour effleurer, dans un élan d’affection sans précédent, nos minois bourgeonnant d’hormones en bataille et nos corps qui cherchaient encore leurs allures définitives. Quand nous les aspergions de mousse gluante, hilares et sans la moindre crainte d’une retenue, d’une mise à la porte ou d’un devoir supplémentaire, ils nous étreignaient comme pour signifier notre éternel congé. Bien que mal fagotés, dans des tenues de clowns dépravés qui désobéissaient enfin à toutes les imperturbables règles de discipline, c’est la dernière écorce de notre adolescence qui tombait. Je me rendais compte que c’était fini, nous étions libérés. Ça avait frémi dans le dos, crissé dans la poitrine, allégé les épaules. Et, à mesure qu’on parcourait les passages escarpés qui mènent au préau, que les petits tentaient vainement de s’accrocher à l’arrière de nos rutilantes camionnettes, bâillonnés par leurs surveillantes aux mains griffues, je lançai un dernier regard sur les trésors (et les fantômes) de mon enfance, laborieusement semés ici, et que, désormais, ces murs se chargeraient de conserver…

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La première partie du récit : Je venais d’avoir 18 ans (1/2)

La Dernière - Gilles Khoury - 06/08/2018

Photo-roman
Premier volet d’un récit qui retrace ma dernière année scolaire puis, lundi prochain, l’été de mes dix-huit ans, à la faveur d’un vieux carton retrouvé.

Il y a quelques jours, je recevais une notification Facebook provenant du groupe des anciens de mon école. L’annonce disait : « Cher(e)s ami(e)s, cette année, nous fêtons les dix ans de notre promotion ! Dix ans déjà ! Une réunion est prévue pour décembre. Détails à suivre. Entre-temps, nous sommes ouverts à vos propositions. » Signé : les délégués de la promotion.
Délégués... Voilà un terme puisé dans un dictionnaire révolu, dont la sonorité, sous mon écran, résonnait tout d’un coup comme le grelot métallique de la cloche de mon collège qui continue, jusqu’à ce jour, à hérisser mes angoisses les plus infimes.

 

Boîte aux trésors
J’ignore les raisons qui m’ont poussé à creuser mon chemin, à l’aide d’une échelle en bois écornée qui vieillit dans la cave, vers le grenier où, frénétiquement, je me suis mis à consulter, un par un, l’ensemble des cartons poussiéreux que mon ingénieuse de mère avait répertoriés en y inscrivant mon prénom et celui de ma sœur au gros marqueur noir. Ainsi, au bout du 8e carton GILLES, je m’engouffrais joyeusement dans GILLES 2008, TERMINALE, boîte aux trésors (ou de Pandore) qui, en s’ouvrant, remontait le temps jusqu’à ma dernière année scolaire. Je venais d’avoir 18 ans. D’un emballage plastique, je ressortais mon chemisier flanqué d’un écusson bleu et orange que mes amis et camarades avaient noirci à la veille des (dernières) grandes vacances. Aux stylos-feutres de toutes les couleurs que le temps avait rendus pastel, je devinais Karen, Tatiana, Nour, José, Nicolas, Aïda. Des prénoms dont certains ont disparu de mon répertoire téléphonique faisant aussitôt défiler sous mes yeux des visages qui, dix ans durant, somnolaient dans les soupentes de ma mémoire. Ils avaient occupé sans répit ma ligne téléphonique, accompagné mes fugues d’après les couvre-feux, partagé mes premières fois, occupé avec moi les bancs de nos légendaires autocars bleus ; copié sur moi, moi sur eux, sillonné, avec moi, les premières ruelles parfois sinueuses de l’adolescence. Ce sont des « frères pour la vie » avant que la vie en décide autrement, des « amis pour toujours » perdus ou sciemment abandonnés en chemin mais qui continuent à chiffonner mon cœur de vieil enfant jamais réellement guéri de l’enfance. Ils m’avaient écrit : « Ce n’est qu’un revoir ! » et on ne s’est plus revus. Ici, la signature de M. F., professeur de mathématiques, qui, à travers ses indéchiffrables examens, m’a prouvé par a + b mon allergie à sa matière où je m’étais égaré. Là, le mot de Mlle S., professeure de littérature. Son exaltation pour ce qui se dissimule entre les lignes de Camus, Céline, Rimbaud, Flaubert et Barthes a longtemps nourri mes cogitations insomniaques, romancé mes maux de cœur, m’a aidé à trouver quelque réponse quand la réalité ne m’en donnait pas et, comme elle l’avait prédit sur ma chemise à rayures, m’a surtout servi à fabriquer un métier.

Le poids des fleurs roses
Affalé dans un coin sombre du grenier, je me suis mis à farfouiller parmi mes classeurs Clairefontaine dont les pages, constellées de taches de café qui m’aidait à parcourir des nuits de révision, se détachaient dans mes mains. Miettes de souvenirs en papier. Un cours sur le brassage génétique, un chapitre sur les présidents français depuis 1945, « La liberté est-elle une contrainte ? » en philo, la dissolution de l’acide ascorbique qui « revient dans les épreuves, chaque année », ou les lois de Kepler, me rappellent que ma mémoire fut une caverne, démesurée, où se répertoriaient des notions que je n’ai plus prononcées depuis, et me ramènent à cette retraite de bac dont seul le souvenir peuple encore mes cauchemars d’adulte. Entre deux bulletins de notes qui ont fini ensevelis sous les cendres de l’oubli, si seulement je le savais à l’époque, je redécouvre une photo prise sur le parvis de l’église au toit en vagues, œuvre de l’architecte Jacques Bosson. À l’ombre des lauriers qui se penchaient sous le poids des fleurs roses, c’est ici, traditionnellement, que les futurs bacheliers se serraient à la veille de leur grand départ pour la dernière photo de classe. Le banc, sur lequel les plus grands d’entre nous avait été placés, tremble encore de nos rires qui se refusaient au néant de la vie, la vraie, qui nous attendait.
Au creux de cette photo qui a perdu son puéril éclat, je revois, certes, des mines cireuses tirées de leurs quelques heures de sommeil, des anxiétés sourdes ployées sous le faîte des choses à retenir, réciter, rédiger, des futurs esquissés en points d’interrogation, des silhouettes engoncées dans des rangs dont on compte les dernières minutes et des « libérez-moi de ce fardeau qui dure depuis 12 ans ». Je revois la liberté qui pointait au seuil du lourd portail, la voiture de nos rêves qui attendait sous la maison, les vacances qui se planifiaient à l’arrière des cahiers, un projet de bizutage qui se tramait à demi-mot. Cet appétit à croquer et s’approprier la vie dont les adultes ne veulent plus, ces ailes qui nous poussaient sous nos uniformes mal repassés. Je revois surtout, de cette « vraie vie » où j’habite aujourd’hui, une indolence, une insouciance, une inconscience que, dans ce carton, pourtant intact, j’ai beau chercher mais que je n’ai plus retrouvées.