L'Orient-Le Jour : Le fantôme de la guerre

Liban
Alain Jabbour | OLJ - 20/11/2018

Journée de l'enfant
La Journée internationale des droits de l’enfant est célébrée aujourd’hui, 20 novembre, dans différents pays du monde, et pour la première fois au Liban. Placée au plan national sous le thème « Donnons la parole aux enfants », elle a pour objectif de leur permettre de s’exprimer librement dans la presse écrite et les médias audiovisuels. Dans ce cadre, L’Orient-Le Jour a été à la rencontre et a ouvert ses colonnes à plusieurs élèves de certains établissements scolaires.

La célébration au Liban a été organisée et supervisée par Rania Zaghir, écrivaine et éditrice libanaise, qui a été récemment chargée par l’Unesco d’un projet intitulé « Vers la primauté de la loi : faisons bien les choses ».

Lors de ta naissance, on te donne un nom, une religion, une nationalité et une race. Ensuite, tu passeras ta vie à défendre une identité fictive. Réveille-toi ! Tu es un être spirituel qui habite temporairement un corps physique adapté à cette planète que l’on appelle la Terre. Auteur inconnu.

– Maman ? Qui a raison ?

– Nous, évidemment.

– Pourquoi ?

– Parce qu’on a été justes pendant la guerre…

– Papa ? Qui a tort ?

– C’est eux.

– Pourquoi ?

– Parce qu’ils ont tué pendant la guerre…

La guerre... Tu es morte non ? En 1989, après Taëf ; un autre siècle, un autre millénaire. Tu appartiens au passé non ? Au temps du mur de Berlin, de l’URSS, au « temps des guerres »…

Et la guerre en Allemagne ? Visiblement, elle est morte. La guerre en Russie ? Pareil.

Pourtant, quelque chose fait que je te sens là, tout près, en attendant que l’on te réveille. Tu n’es pas morte… Tu dors. Pourquoi ne meurs-tu pas ?

La réponse, malgré tout, je la connais : c’est qu’eux, ils vivent dans le passé, ils vivent encore dans ton époque, dans « le temps des guerres ». Et avec eux, vit le pays.

– C’est la faute au gouvernement.

– Pourquoi personne ne s’y oppose?

– C’est facile à dire…

Pourtant, il y a 13 ans, on ne s’était pas contenté de le dire. Une révolution du Cèdre qui semblait tourner la page… Une révolution du Cèdre qui naît en même temps que ce nouveau siècle, ce nouveau millénaire auquel, moi, j’appartiens.

– Et toi, mon ami ? Qu’en penses-tu ?

– Ça ne se voit pas ? Je suis de ce parti.

– Tu es de ce parti ? Toi qui n’as pas vécu la guerre ? On est d’un parti comme on est chrétien ou musulman?

– Oui, figure-toi ; on hérite d’un parti. Qu’importent les convictions ? Mes parents sont du parti ; il n’y a pas de questions à se poser…

Eh bien moi, je dis non ! Je refuse que le passé infecte le futur. Je refuse que la descendance de ceux qui vont bientôt mourir se crée à leur image. Cette génération qui incarne « le futur du pays » n’a d’autre choix que de se libérer de l’emprise du passé. Quel combat que de devoir s’opposer à la vision de ses propres parents… Mais c’est impératif !

Comment faire pour que mon pays renaisse ? Comment faire pour que ses enfants ne veuillent plus le quitter? Toi qui aimes tant ton pays, ne le fais pas haïr par tes enfants. Toi qui aimes tant tes enfants, ne les fais pas vivre sans patrie. La guerre n’est finie que lorsque tu la crois finie. Oui, un Liban fort c’est possible, un nouveau Liban c’est possible mais si tu ne veux pas y croire, laisse au moins tes enfants le faire.

Alain Jabbour est en classe de première à N-D de Jamhour

 

(Souerce : https://www.lorientlejour.com/article/1144365/le-fantome-de-la-guerre.html)