L'Orient-Le-Jour : Dans les écoles libanaises, le français ou l’anglais ?

Interviews croisées

Propos recueillis par Anne-Marie el-Hage | OLJ - 03/08/2015

Au terme de leur mission au Liban, les deux ambassadeurs de France, Patrice Paoli, et de Grande-Bretagne, Tom Fletcher, ont répondu aux questions de « L'Orient-Le Jour» sur l'évolution du français et de l'anglais dans le système éducatif libanais, et sur le rôle de leurs pays respectifs en ce sens. Malgré une tendance à la baisse, la francophonie a encore de beaux jours devant elle dans le système éducatif libanais, vu la réputation d'exigence de l'enseignement français. Preuve en est, la majorité des élèves du pays sont scolarisés dans les filières francophones. Mais il n'en reste pas moins que l'anglais, réputé pour être plus facile et pour être la langue de l'Internet, se taille désormais une place de choix dans l'éducation au Liban. À tel point que pour la première année, davantage d'élèves présentent leurs examens officiels en anglais plutôt qu'en français. Interviews croisées des deux ambassadeurs, quelques jours avant leur départ.

A gauche, Patrice Paoli. A droite, Tom Fletcher.


Dans les écoles, des classes francophones se vident et les classes anglophones sont de plus en plus populaires. La langue française subit-elle un recul important dans l'enseignement ?
La majorité des enfants du Liban, soit 550 000 élèves, sont aujourd'hui scolarisés dans les filières francophones, selon les chiffres officiels. Ils représentent 56 % des effectifs totaux. Une régression tendancielle de la francophonie est toutefois constatée dans certains secteurs, car certains estiment que l'anglais est plus facile. La part des élèves francophones au Liban a diminué de 0,75 % par an, au cours des deux dernières années. Elle était de 66 % en 2001-2002, représentant 597 000 élèves. Le système public reste cependant majoritairement francophone avec plus de 61 % d'élèves, bien plus que le système privé, qui englobe 54 % d'effectifs francophones.
C'est dans le sud du pays, à 75 % anglophone, que le déclin de la francophonie est le plus constaté dans les établissements publics. Le Nord reste largement francophone avec 90 % des élèves. En revanche, la francophonie évolue dans certaines régions et prend même les devants au Chouf, traditionnellement anglophone.
Il est important de se pencher sur ce qui fonctionne, sans négliger ce qui ne va pas. Le système francophone est extrêmement dynamique. Car l'enseignement français a une réputation d'exigence et le bac français est une porte d'accès vers les universités. Les listes d'attente dans les établissements privés homologués ou conventionnés sont si longues que les parents nous demandent souvent d'intervenir pour faire accepter leurs enfants. De plus, un élève dans une école francophone a beaucoup plus de chances d'être également anglophone qu'un élève d'une école anglophone n'a de chance d'être francophone. Devant cet état des lieux, nous ne sommes pas dans la concurrence (avec l'anglais), mais dans une position favorable au pluralisme linguistique. Nous ne sommes pas non plus dans un combat contre une langue mais pour les langues, dont le français.

 

Patrice Paoli : L'aide de la France de 46,5 millions d'euros pour la construction d'écoles a été annulée, le gouvernement libanais n'ayant pas pris les décisions nécessaires. Photo Michel Sayegh




Qu'en est-il de la situation de la langue française dans les universités ?
Les choses changent au sein des universités, où l'anglais devient plus fort. En revanche, 61 000 étudiants suivent des cours dans les filières universitaires francophones au Liban, à l'USJ, l'UL, l'Usek, l'Université antonine, l'Alba et La Sagesse, soit 32 % des effectifs nationaux. Nous avons mis en place des programmes de coopération avec ces universités dans le domaine scientifique. Il est toutefois important de comprendre la particularité libanaise qui risque de conduire à des erreurs de jugements : beaucoup d'étudiants des universités anglophones du pays sont francophones et issus de l'enseignement français.
Un autre élément dynamique est l'École supérieure des affaires de Beyrouth (Esa) qui compte plusieurs centaines d'étudiants, en français et en anglais, et qui vient de mettre en place le programme bachelor pour recruter les jeunes dès le bac. La demande de candidature est très importante et la sélection des candidats se fait à plus de 50 %. C'est le premier master d'administration des affaires au Liban à avoir obtenu l'homologation de référence AMBA. Dans les murs de l'Esa, la Banque du Liban a ouvert l'Institut des finances, et l'institution est associée à la politique de certification bancaire des banques libanaises.
De plus, la France reste très largement le premier pays d'accueil des étudiants libanais. Sur les 12 000 étudiants libanais à l'étranger, plus de 5 500 font leurs études en France, sans oublier les binationaux, inscrits comme français.

 

Quels sont les efforts déployés par la France dans le domaine de l'éducation au Liban, publique ou privée?
L'enseignement du français consiste dans une panoplie de moyens mis en place dès le primaire et jusque dans la vie professionnelle. L'action de la France dans le système éducatif se situe essentiellement dans le secteur privé : 41 établissements homologués ou conventionnés font partie du réseau de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE), et suivent les programmes français. Nous accompagnons aussi les systèmes public et privé non conventionnés, avec un réseau de 9 instituts à Beyrouth, Tripoli, Jounieh, Deir el-Qamar, Saïda, Nabatiyé, Tyr, Zahlé et Baalbeck.
L'enseignement au sens large, ce n'est pas uniquement les cours de français, mais aussi la politique de certification. Nous avons donc engagé une démarche de qualification des établissements scolaires au Liban baptisée Celf. Cette démarche volontaire de la part des écoles certifie aux parents d'élèves qu'un établissement privé libanais a le niveau global requis par l'éducation nationale française pour ses enseignants, dans l'enseignement du français et en français. Elle est pour nous un label de qualité.
Pour répondre à une demande croissante des Libanais, d'autres démarches (Delf ou Dalf) permettent en plus de vérifier le niveau individuel des enseignants et des étudiants dans les établissements scolaires et les universités. Cela leur permet d'avoir un document qui établit que leur niveau de français est suffisant pour enseigner ou étudier en France.
Le système scolaire libanais ne pouvant accueillir tous les réfugiés, vu le manque de locaux et d'enseignants, nous avons mis en place une aide de 46,5 millions d'euros (45 millions de prêt et 1,5 million de dons) pour construire des écoles dans des régions défavorisées. Ce prêt accordé par l'Agence française de développement a malheureusement été annulé, le gouvernement libanais n'ayant pas pris les décisions nécessaires.
Par ailleurs, un Fonds de solidarité prioritaire a été mis en place pour l'enseignement du français en milieu professionnel. L'accord a été conclu à la suite de l'engagement de l'ancien président Michel Sleiman à signer un pacte de francophonie. Il porte sur la formation en milieu professionnel de formateurs dans l'armée, les FSI, la SG, les douanes, les ministères libanais...

Et pour conclure ?
La francophonie reste extrêmement forte au Liban. Elle est dynamique, libanaise, demandée et portée par les Libanais eux-mêmes. Elle est source d'avenir du français au Liban et des valeurs qu'incarne cette langue.

 

Tom Fletcher : Il ne s'agit pas d'encourager les réfugiés syriens à rester au Liban, mais de leur donner les capacités pour qu'une fois rentrés chez eux, ils puissent reconstruire leur pays. Photo Michel Sayegh



 

Dans les écoles, les classes anglophones sont de plus en plus populaires et des classes francophones se vident. La langue anglaise gagne-t-elle du terrain à l'école libanaise ?
Personnellement, j'ai envoyé mon fils à l'école française. Mais c'est la première année que les élèves de l'école publique du Liban présentent leurs examens officiels davantage en anglais qu'en français. C'est la tendance. J'aimerais revendiquer le fait que c'est la conséquence des efforts conjugués du gouvernement britannique et de l'ambassade du Royaume-Uni au pays du Cèdre. Mais non. Je crois plutôt que c'est grâce à Internet, et surtout parce que les Libanais sont réceptifs aux changements dans le monde. Ils évoluent donc naturellement vers la langue anglaise.

Quels sont les efforts déployés par la Grande-Bretagne dans le domaine de l'éducation au Liban, publique ou privée ?
Avec le soutien à l'armée libanaise, l'éducation est le secteur où la Grande-Bretagne s'est engagée à fond au Liban ces quatre dernières années. Donner l'éducation aux enfants du Liban est notre priorité. Depuis deux ans déjà, le gouvernement britannique fournit les manuels scolaires aux élèves de l'école publique de 5 à 16 ans, afin de leur rendre l'éducation plus accessible. De plus, et vu que 500 000 enfants réfugiés au Liban ne sont pas scolarisés, 31 millions de pounds sont dépensés chaque année par le Royaume-Uni dans le secteur éducatif afin que chaque enfant puisse aller à l'école, dont 20 millions de pounds accordés aux autorités, plus particulièrement au ministère de l'Éducation. Ils servent à réhabiliter les écoles, embaucher, payer et former davantage d'enseignants pour la scolarisation des petits réfugiés. Onze millions sont aussi consacrés à l'éducation non formelle, destinée aux enfants qui n'ont pas accès au système scolaire, délivrée par diverses ONG. C'est le projet d'aide britannique aux autorités libanaises le plus important dans l'histoire. Nous soutenons ainsi le programme Race (Reaching all children with education) mis en place par le ministère libanais de l'Éducation, fort de l'engagement de l'ancien Premier ministre britannique, Gordon Brown. Ce dernier s'est promis de rassembler 100 millions de dollars en 100 jours pour scolariser 100 000 réfugiés syriens de plus au Liban.
Nous sommes persuadés que l'éducation est le moyen le plus efficace pour lutter contre l'extrémisme et instaurer la paix et la sécurité. C'est la raison pour laquelle les autorités britanniques investissent tant dans l'enseignement. Imaginez ce que deviendront ces 500 000 enfants dans dix ans, s'ils reçoivent l'éducation adéquate. Ils pourront devenir enseignants, médecins ou ingénieurs. Imaginez aussi ce qu'ils risquent de devenir sans l'éducation nécessaire. Ils se radicaliseront, assurément, et seront source de danger non seulement au Liban et au Moyen-Orient, mais en Europe et partout ailleurs. Nous ne pouvons ignorer ce danger. C'est pour nous une question primordiale de sécurité et une question de grande actualité qui se situe dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Nous sommes conscients des griefs des Libanais à l'égard de la communauté réfugiée syrienne. Mais il ne s'agit pas pour nous d'encourager les réfugiés à s'installer au Liban, dans le système éducatif libanais, mais de leur donner l'éducation et les capacités nécessaires pour qu'ils puissent reconstruire leur pays, dès qu'ils sont à même de rentrer chez eux. Il est important de savoir que plus de 70 % des réfugiés syriens au Liban sont des femmes et des enfants.
Quant à notre engagement auprès de l'État libanais, il résulte d'un choix délibéré, même si nous sommes conscients qu'il est risqué de travailler avec les autorités libanaises, celles-ci n'ayant jamais rendu compte de leurs actions. Le seul moyen de délivrer l'éducation au Liban est de passer par le ministère de l'Éducation. Nos frustrations sont toutefois nombreuses, car nous passons plus de temps à traiter les blocages et bisbilles entre les différents blocs politiques qu'à délivrer et traiter les aides accordées. Il faut savoir que cette aide n'est pas uniquement destinée aux réfugiés syriens, mais aux communautés hôtes et aux plus vulnérables. Elle sert donc aussi les élèves libanais, ainsi que le système éducatif public, dans son ensemble.

Pouvez-vous nous fournir quelques chiffres sur l'avancée de la langue anglaise au Liban ?
Chaque année, le British Council touche un demi-million de personnes au Liban à travers ses programmes et services en anglais, dans l'éducation, la société et les arts. Plus de 300 écoles publiques et privées, primaires et secondaires, participent à ses programmes. Depuis l'année 2010, ses programmes éducatifs ont atteint plus de 90 000 élèves et étudiants. De 2014 à 2016, 1 500 enseignants de l'école publique seront formés pour améliorer les capacités en anglais de 90 000 petits réfugiés syriens.

Et pour conclure...
Je quitte le Liban, optimiste. Mais je continuerai à promouvoir ce pays et j'aimerais retourner pour voir comment les choses se sont passées. On m'a souvent dit que le Liban sonnera le glas de mes idéaux, mais je demeure persuadé que l'argent utilisé à bon escient permet d'aller loin. Pour conclure, je dirai : « Believe in Lebanon, even if Lebanese don't » (Croyez dans le Liban, même si les Libanais eux-mêmes n'y croient pas).